« Ça raconte Sarah » de Pauline Delabroy-Allard : Premier roman pour un Prix Goncourt ?

11 septembre 2018 Par
Diane Royer
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Premier roman de la jeune et talentueuse écrivaine, Pauline Delabroy-Allard, sélectionnée pour le Prix Goncourt 2018, lauréate de 2018 du 11e Prix des librairies de Nancy, ainsi que du Prix « Envoyé par la Poste », Ça raconte Sarah, parle de l’amour sublime et déroutant, accablant et dévorant.

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Deux actes, deux temps de l’amour, constituent cet harmonieux récit. Le premier relate, sur un rythme parisien saccadé, le commencement d’une histoire enivrante de passion naissante, haletante, sans souffle, entre deux voyages de Sarah, entre deux printemps. Le second, une ballade italienne, tragique, retrace le parcours de la narratrice à travers les rues de la triste Trieste et les déboires douloureux d’un amour perdu, d’un amour mort, d’un membre fantôme dont on ne cesse encore et encore de réaliser la perte inexorable. Le souvenir de Sarah ravivé, l’écho de sa voix résonne, alors, dans un lourd silence de deuil, incarnant la présence de l’absente.

Ça raconte la vie d’une jeune femme professeure dans un lycée, mère d’un enfant, qui tombe éperdument amoureuse, ça raconte une histoire de passion mettant fin à « un long tunnel sans surprise, sans mystère ». Elle raconte Sarah, une inconnue rencontrée à un dîner, mal habillée et maladroite, sans gêne, une violoniste dans un quatuor, troublante, imprévisible et, surtout, vivante.
Elles se rencontrent au théâtre ou dans des restaurants coréens ; Sarah l’attend à la sortie des cours, elle, assiste à ses concerts, à la Philharmonie ou bien au Théâtre des Champs-Élysées. Elles se dévorent, fusionnelles.
Dans cette tempête de passion, l’une devient « femme de marin », l’autre « capitaine du navire », mais cette dernière décide finalement de se laisser emporter par le courant, de lâcher prise, de ne plus se battre pour cette histoire d’amour déchirante, cette relation étouffante que ses proches n’acceptent pas.
La seconde partie retrace la dérive d’une noyée échouée à Trieste, ville côtière, loin de tout ce qu’elle a connu. Celle-ci fuit Sarah ou, plutôt, le cancer qui se développe au sein de la poitrine de Sarah. La narratrice plonge, alors, dans une torpeur harassante aux airs de La Truite de Schubert, un chaos abyssal rythmé par un petit banc bleu pâle, des gnocchis aux épinards du Spar, des Spritz du Caffè Erica.

À travers Sarah, elle se raconte.
Sur un ton romantique, bien que quelques fois sobre, factuel et informatif, le récit dépeint le portrait de deux femmes, se concentrant tantôt sur des détails de la vie quotidienne, tantôt sur des événements majeurs de leur histoire. Les mots choisis avec une remarquable justesse, dénués de fioriture, mais non dépourvus d’un esprit railleur, décrivent avec simplicité le sentiment universel et tant de fois traité de l’amour. 
Entre autobiographie et fiction, le roman pourrait faire figure d’un journal de bord relatant un houleux périple, d’un récit de souvenirs romancés à la manière de L’Amant de Marguerite Duras (1984, Éditions de Minuit) et de Passion simple d’Annie Ernaux (1994, Éditions Gallimard) ou, encore, d’un essai sur l’amour.

À lire absolument !

« Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S. »

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard, 2018, Les Éditions de Minuit, 192 pages, ISBN : 9782707344755, 15 euros

Visuels :
– Première de couverture du livre