Nikolaïs : le geste unique d’un magicien du théâtre

7 novembre 2018 Par
Raphaël de Gubernatis
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25 ans après la disparition de l’un des géants de la danse américaine, Alwin Nikolaïs, l’ensemble de ses réflexions sur l’art de la scène est édité en France dans un petit volume qui a pour titre « Le Geste unique ». C’est une entreprise qui voit le jour grâce à la ténacité de l’un de ses disciples, Marc Lawton, lequel a traduit les textes en français ; grâce aussi à la foi d’un éditeur, Christophe Bara (Editions Deuxième époque), qui a saisi l’importance historique du chorégraphe américain et la nécessité de publier des écrits théoriques dans un domaine où ils sont si rares. .

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Une abondante postérité

Pour mesurer la dimension d’Alwin Nikolaïs, il faut sans doute se remémorer l’immense succès public que rencontrèrent son œuvre et sa troupe dans le monde entier, et singulièrement en France, de la fin des années 1960 à l’aube des années 1990. Ou encore contempler l’importance de sa « descendance » : les compagnie Ririe-Woodbury et Pilobolus aux Etats-Unis par exemple, et plus encore celle de Murray Louis, son compagnon de toute une vie. Mais surtout l’ensemble de ses disciples en France : la chorégraphe Susan Buirge qui fut son interprète aux Etats-Unis, puis s’établit dans la capitale française dès 1970, et avec elle certains de ses danseurs, comme Daniel Dobbels et Christine Gérard devenus créateurs à leur tour ; Carolyn Carlson, l’étoile incontestée du Nikolaïs Dance Theater de 1965 à 1970, mais qui fonde en 1974 le Groupe de Recherche Théâtrale de l’Opéra de Paris, apporte un sang neuf à l’institution, donne des cours ouverts à tous et fait surgir dans la foulée une génération de chorégraphes comme les fondatrices du Four Solaire, Anne-Marie Reynaud et Odile Azagury, Jean-Christophe Bletton ou Daniel Larrieu à leur suite, ou bien encore, d’autre part, Caroline Marcadé, Dominique Petit ou Quentin Rouiller pour ne citer qu’eux…Carlson qui se fixe ensuite à La Fenice de Venise dès 1981 et lance toute une volée d’artistes en Italie constituant la première légion de chorégraphes contemporains…Et enfin recenser tous ceux qui suivirent l’enseignement de Nikolaïs quand celui-ci prit à Angers la tête du Centre national de Danse contemporaine de 1978 à 1981, et parmi lesquels on compte Dominique Boivin (Beau Geste), Dominique Rebaud (Camargo), Marcia Barcellos (Castafiore), Alain Buffard ou Philippe Decouflé (DCA).

Magic Nik

Mais ce n’est pas seulement au nombre de ses disciples ou des innombrables élèves de son école de New York attirés durant 30 ans par le charisme d’un pédagogue exceptionnel, infiniment bienveillant et ennemi de toute doctrine figée, qu’il faut mesurer la dimension de Nikolaïs. C’est évidemment à l’aune de l’inventivité de ses spectacles, de ses recherches d’ordres divers.
Impossible cependant de résumer en quelques lignes la dimension de l’oeuvre de Nikolaïs. Il fut certes chorégraphe, mais il fut aussi compositeur, bruiteur, metteur-en –scène, scénographe, éclairagiste. Bref, un homme de théâtre complet, un démiurge concevant la totalité de ses œuvres, un enchanteur à qui l’on décerna légitimement le titre de magicien. Il révolutionna de surcroît la place de l’être humain au sein du théâtre, élément fondamental de sa pensée qui se reflète dans ses écrits. Car chez lui le corps du danseur est un fragment de l’infini, d’un univers cosmique dont les proportions nous dépassent, un élément infime et révélateur de l’immense mouvement qui anime l’univers. Bien évidemment, « Le Geste unique » est d’une dimension tout autre que celle d’un livre sur la danse. Il ouvre des perspectives immenses et possède une dimension quasi métaphysique Et ce corps du danseur que Nikolaïs ose purifier de tout affect, dépouiller de son ego, il devient entre ses mains un objet animé parmi d’autres, ou mieux un objet animé qui contribue à en animer d’autres au sein desquels il se fond. Cette dimension d’abstraction que Nikolaïs avait connu dans la musique ou les arts plastiques, il l’apportait, lui, à la danse où elle était encore inconnue. Et parmi les idées énoncées par celui qui se faisait appeler Nik, sa théorie du décentrement à elle seule conduit à de vertigineuses remises en question de nos certitudes

Révolutionnaire

Qui mieux que Marc Lawton aurait pu traduire les innombrables écrits théoriques de Nikolaïs qui s’étendent sur une vaste période, de 1948 à l’aube des années 1990 ? Qui d’autre, puisque Lawton est bilingue, né de père anglais et de mère française, et surtout parce qu’il fut danseur de Nikolaïs quand celui-ci forma une compagnie au sein de CNDC d’Angers, et parce qu’il connut ainsi intimement le travail et la pensée du maître américain.
A ce travail de traduction renforcé par Julien Bambaggi , Marc Lawton ajoute une brève biographie d’Alwin Nikolaïs. Elle dévoile l’incroyable diversité du parcours de l’artiste né dans le Connecticut en 1910, le poids d’un bagage artistique éclectique accumulé durant des années avant qu’il ne devint chorégraphe à part entière et ne créé dès le début des années 1950 un style de spectacle unique et alors révolutionnaire. Il révèle encore la vie d’un homme d’origine russe aussi bien qu’allemande qui fut enrôlé parmi ceux qui allaient délivrer l’Europe de la barbarie nazie et découvrir l’effroyable épreuve de la guerre. Lawton enrichit de surcroît les textes traduits d’abondants commentaires qui éclairent considérablement la lecture du « Geste unique ».

Alors qu’en 2019 on se prépare en France à célébrer le centenaire de la naissance de Merce Cunningham qui fut, qu’on le veuille ou non, le grand rival d’Alwin Nikolaïs, mais qui partage avec lui des concepts essentiels, il serait bon que les écrits de ce dernier contribuent à le replacer dans le firmament des chorégraphes. Il serait temps aussi que d’illustres compagnies, comme le Ballet de Lyon qui réinterprète si magnifiquement le répertoire cunninghamien, reprennent à leurs programmes quelques unes des œuvres phares de Nikolaïs. Elles sont des exemples, des leçons de modernité et de virtuosité qui aujourd’hui encore stupéfient.

Raphaël de Gubernatis

Alwin Nikolaïs : « Le Geste unique ». Traduit et annoté par Marc Lawton, avec la collaboration de Julien Bambaggi. Editions Deuxième époque. 238 pages. 19 euros.