Rencontres nationales de la bande dessinée : compte-rendu

10 octobre 2017 Par
Laetitia Larralde
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Jeudi 5 et vendredi 6 octobre s’est tenue la deuxième édition des Rencontres nationales de la bande dessinée à la Cité internationale de la bande dessinée (CIBD) d’Angoulême, avec pour thème éducation et bande dessinée.

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Après avoir traité du statut de l’auteur de bande dessinée lors de la première édition, la CIBD a souhaité travailler sur un thème au centre de leur lutte contre les inégalités d’accès à la culture : la place de la bande dessinée dans l’éducation. Les organisateurs de ces Rencontres ont voulu créer un espace de réflexion et de débat autour de la bande dessinée, l’un des secteurs du livre qui s’est le plus développé ces quinze dernières années afin de pouvoir suivre le mouvement, l’encadrer et lui donner une direction.
Le programme des deux journées était particulièrement dense, entre communications, tables rondes et figures libres, et soutenu par de nombreux intervenants de qualité et investis dans le sujet. Le public, composé essentiellement de membres de l’éducation nationale (enseignants, documentalistes, recteurs et inspecteurs), également très représentés parmi les intervenants, est venu nombreux et très enclin à partager son expérience de la question.

Le point fort de la première journée a été la présence conjointe de Françoise Nyssen, ministre de la culture, et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation, légitimant ainsi, devant un public débordant des salles et une foule de journalistes, la bande dessinée en tant qu’art, mode d’expression et outil pédagogique et culturel important. Avec un projet commun plaçant la culture au centre de l’école afin de semer au plus tôt les graines de la curiosité culturelle et l’envie d’apprendre et découvrir, les deux ministres ont reconnu la bande dessinée en tant que vecteur de transmission des savoirs. Elle relie également leurs deux priorités qui sont le développement de la pratique des arts et du goût de la lecture tout en ouvrant des perspectives sur d’autres champs culturels et d’autres savoirs.
art-cultureLes thèmes centraux de la journée ont été la place de la bande dessinée à l’école et la formation des enseignants à cette discipline. On peut observer que l’évolution de la perception de la bande dessinée dans l’éducation et dans le public est similaire : souvent rejetée car jugée facile, populaire et amusante, elle a su surmonter les résistances. Mais nuançons : si aujourd’hui elle est reconnue comme un art à part entière, le neuvième, cela ne concerne qu’une partie de la production, grosso modo tout ce qui n’est pas bande dessinée jeunesse et albums relevant plus d’une industrialisation très marketée, ce qui représente une part très importante. Mais comme le fait le cinéma, la bande dessinée continue son évolution en menant de front production artistique et divertissement plus populaire, ce qui permet en théorie d’atteindre un public large.
Autre constat mis en avant, la typologie des lecteurs : il existe aujourd’hui deux catégories de lecteurs, les jeunes avant 17 ans et les adultes avec un bon niveau de diplôme, les autres abandonnant massivement la lecture de bande dessinée et la lecture tout court, en général entre 11 et 18 ans. Si la bande dessinée n’est pas une lecture facile et abêtissante, mais qu’elle est bien une lecture comme les autres, où il faut suivre une narration, décrypter et ordonner les signes, avec la complexité supplémentaire d’interpréter les images, alors elle pourrait être utilisée pour susciter le goût de la lecture et enraciner la pratique tout au long de la vie de chacun.
langageAujourd’hui la bande dessinée est présente dans les programmes scolaires, de façon encore un peu timide, mais son emploi reste marginal et elle est uniquement utilisée comme un outil pour aborder d’autres sujets. De plus, le rôle de l’image est minoré au profit du texte et l’étude du fond est dissociée de celui de la forme. Comment valoriser la bande dessinée à l’école, alors qu’elle n’est pas suffisamment considérée comme un langage à part entière et non juste un assemblage de littérature et d’arts plastiques ?
Comme il n’existe pas de professeur de bande dessinée dans les cycles primaires et secondaires, elle est le plus souvent abordée par des ateliers qui permettent une approche du sujet, malgré des attentes souvent irréalistes de la part d’enseignants non formés, le tout dans un délai très court et avec les contraintes réelles de savoir écrire et dessiner. L’atelier bande dessinée devrait être avant tout un moyen de structurer sa pensée pour pouvoir communiquer clairement, où l’artiste et l’enseignant garderaient chacun leur rôle de créateur et de pédagogue, tout en formant les élèves à la lecture par la pratique artistique.
Mais comment intégrer dans un cursus classique une matière transversale et qui n’appartient pas à une discipline spécifique? Hors des ateliers, la bande dessinée est souvent utilisée uniquement comme support à l’apprentissage d’un savoir, comme l’histoire ou les langues, et les enseignants qui souhaitent en parler en classe ont majoritairement recours à l’autoformation, aidés par quelques sites proposant des ressources.
La bande dessinée n’est réellement enseignée qu’à partir de l’université où les thèses sont de plus en plus nombreuses, malgré la difficulté de trouver sa place avec ce sujet interdisciplinaire.

rencontres1La deuxième journée s’est articulée autour des thèmes de la bande dessinée éducative et de sa place au sein de l’éducation artistique et culturelle. En partant du constat que la bande dessinée a été historiquement utilisée comme un véhicule de savoir, les intervenants ont décrypté le phénomène éditorial actuel qu’est le documentaire graphique, ces bandes dessinées non-fictionnelles didactiques ou de vulgarisation de savoirs. Les auteurs sont associés à des spécialistes de la science traitée, chacun prêtant son expertise à l’autre afin de faire passer plus facilement des concepts ardus, avec un ton souvent sérieux et une approche créative. La vocation pédagogique est assumée et l’échange des savoirs se fait alors entre l’auteur, le savant et le public, le tout basé sur une enquête poussée et une documentation fournie.
Et si la bande dessinée néo-didactique est la mode du moment, elle ne vient pas remplacer la précédente. Au contraire, chaque mode en bande dessinée vient s’ajouter aux modes d’avant, ne cessant de faire augmenter les possibilités d’expression du genre. Elle permet également d’attirer des publics non lecteurs de bande dessinée par les sujets traités, souvent scientifiques ou oeil1sociologiques. Cela peut être un moyen d’éduquer le regard des adultes pour qui la lecture de ce médium est souvent un frein, alors qu’ils n’ont aucun souci avec l’association image texte du cinéma sous-titré. Les styles des auteurs choisis pour ces collections est souvent loin du dessin réaliste classique, et même si ces dessins minimalistes mettent du temps à s’imposer, ils sont au final plus accessibles et permettent de s’ouvrir à la diversité des styles. On éduque à la fois à la lecture, à l’observation, et comment associer les deux pour créer du sens. Et pour la compréhension optimale d’un album, il ne faut pas oublier de prendre en compte le contexte de création pour interpréter correctement le point de vue de l’auteur, que l’album puisse être un support d’éducation, et que la différence entre expression artistique, transmission de savoir et propagande puisse se faire.

Mais comment la bande dessinée s’intègre-t-elle dans l’enseignement général, pour atteindre les plus jeunes ? Si les priorités sont le développement de la pratique artistique et de celle de la lecture, de façon durable, la bande dessinée a alors toute sa place en tant que passerelle entre différents types d’expressions et de savoirs, déclencheur de désir de lecture, de désir d’apprendre, et producteur d’esprit critique. Dans cette optique, il existe maintenant un pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle (PREAC) pour la bande dessinée, chargé de créer et mettre à disposition les ressources nécessaires à l’enseignement et à former les enseignants, et pas uniquement ceux de lettres et arts plastiques.
rencontres2Le message des personnes haut placées dans l’éducation nationale est que la solution doit être portée par les initiatives locales, que l’expérience sur le terrain permettra de trouver les différentes façons d’intégrer l’enseignement de la bande dessinée en tant que matière à part entière et support aux autres disciplines. Plusieurs de ces initiatives locales et fructueuses nous ont été présentées, comme celle d’une résidence d’auteur à l’année dans un lycée, une autre qui propose aux enseignants de programmer et accueillir des expositions dans leurs écoles, ou encore les concours de bande dessinée scolaire, et des ateliers bande dessinée dans les centres de détention pour mineurs. Espérons que ces actions isolées deviennent des exemples et se développent, car les résultats observés sont bénéfiques : meilleure cohésion de classe, meilleure concentration, éveil artistique, stimulation de l’imaginaire et appel à la lecture.

Ces journées des Rencontres, très denses et riches, ont permis d’ouvrir le champ de réflexion sur l’éducation culturelle et artistique en lien avec la bande dessinée et d’esquisser des directions à prendre pour les acteurs locaux et les auteurs afin de développer et consolider les liens entre bande dessinée et éducation.

Visuels © CIBD, © Laetitia Larralde