Atiq Rahimi : Syngué sabour, Prix Goncourt

8 décembre 2008 Par marie | 3 commentaires

atiq rahimiDécidément, en récompensant des hommes, les jurés du prix Goncourt s’intéressent aux femmes… L’année dernière, Gilles Leroy reçut le prestigieux prix littéraire pour Alabama Song, qui contait l’histoire de Zelda, la femme de Scott Fitzegerald. Cette année, le Goncourt a été remis à l’écrivain afghan Atiq Rahimi pour Syngué sabour (ed. POL). Dans ce premier et court roman écrit en Français, une épouse veille son homme dans le coma alors qu’au dehors, les combats continuent de sévir…

 

Dans une chambre « sans ornement », un homme est allongé « l’air hagard » : « bouche entrouverte, regard perdu dans les poutres sombres du plafond ». A ses côtés, sa femme se lamente : voilà seize jours qu’elle « vit au rythme de son souffle« , change sa poche de perfusion et égrène  son chapelet… en vain : « Sans toi, je ne suis plus rien » (p 27)…

Les heures passent avec les tirs de kalachnikov et la chambre, hors temps, devient la caisse de résonance des souvenirs de la femme. En 10 ans de mariage, elle avait bien peu parlé à l’époux avec qui elle avait été marié de force : de guerres en trêves, lui n’avait vécu que deux ou trois ans avec elle… et quand bien même… il ne l’avait « jamais écoutée […] jamais entendue ». Maintenant qu’il est éternellement là, présent et silencieux, la femme va, presque malgré elle, en faire sa « pierre de patience », sa singué sabour, cette précieuse pierre qui servait de siège à Adam au paradis, et que Dieu a descendu sur Terre en même temps que son propriétaire « afin que les enfants d’Adam puissent parler de leur détresse, de leur souffrance ». Cette pierre est la Ka’aba de la Mecque, le corps de l’homme inerte sur lequel percutent les récits de fiançailles, les attentes et les fantasmes de la jeune vierge, l’étonnement de la première nuit, les plaisirs et les secrets maternels. Et, parce que dans le mythe religieux la pierre éponge les maux jusqu’à éclatement, la femme scrute sur la carcasse masculine le moindre tréssautement ; elle saisit chaque minute d’immobilité comme un répit lui permettant d’avancer ses confidences plus avant…

« Il n’était, il n’était pas » : ainsi commencent les contes arabes. Dans Syngué sabour, la formule, qui n’est point écrite, transparaît. Le récit n’est pas situé chronologiquement, les personnages ne sont pas nommés, seule une indication de lieu est donnée « Quelque part en Afghanistan » avant d’être immédiatement nuancée « ou ailleurs ». A l’annonce du prix Goncourt, Atiq Rahimi a précisé : « Je parle des femmes afghanes comme de toutes les femmes du monde. Les femmes afghanes, comme les femmes du monde entier, ont des désirs, des rêves et des espoirs, leurs forces et aussi leur faiblesse ». Plus que l’absence d’indications spatio-temporelles, ce sont, entremêlées au monologue de la femme qui s’enfonce toujours plus profond dans l’introspection, les phrases sèches, courtes et froides du narrateur qui universalisent le récit et lui confère une tension dont on ne sait si la syngué sabour pourra l’absorber entièrement….

 Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi, chez P.O.L., 155 pages, 15 €.

« [...] Ta mère, avec son énorme poitrine, qui venait chez nous pour nous demander la main de ma soeur cadette. Ce n’était pas son tour de se marier. C’était mon tour. Et ta mère a simplement répondu : Bon ce n’est pas grave, ce sera elle alors… » (p 83)

 

Marie Barral


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