Annie Ernaux, ou la mémoire indéfinie

8 avril 2016 Par Jérôme Avenas | 0 commentaires

Dans « Mémoire de fille », publié aux Éditions Gallimard, Annie Ernaux explore en profondeur les dédales de la mémoire. L’écrivaine part à la recherche de l’été 58 et des deux années qui ont suivies. Elle a dix-huit ans. Dans la colonie de vacances où elle est monitrice, elle rencontre un garçon avec qui elle connaît sa première expérience sexuelle. C’est le récit d’une mise au jour des images qui restent des années lointaines, d’un « moi » qui n’est plus tout à fait « elle ».

Il y a de la distance, d’abord. Annie Ernaux part à la recherche d’une inconnue : celle qu’elle était entre dix-huit et vingt ans, des années charnières de sa vie. Cette fille, elle ne peut en parler qu’à la troisième personne du singulier : « La fille de la photo est une étrangère qui m’a légué sa mémoire ». Avant de commencer à raconter non pas les faits, mais les lambeaux du réel dans sa mémoire, Annie Ernaux tente de reconstituer le portrait d’Annie Duchesne dans une mise à distance hallucinée, aussi belle que vacillante. « Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j’ai été ».

L’événement de l’été 58, c’est l’entrée dans le monde de la sexualité. Une entrée brutale. Loin du cocon familial, avide de dévorer le monde, elle se libère, s’émancipe et devient la « putain sur les bords » pour ses collègues moniteurs. « Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui jeter la pierre ».

Les deux années qui suivent, entre boulimie et aménorrhée, sont le désordre intérieur total. Annie Ernaux s’attèle, toujours et encore à reconstituer cette période qu’elle regarde en face pour la première fois. La recherche bute contre des obstacles, on suit pas à pas ses difficultés, le livre se construit devant nous : « Devrais-je alterner constamment l’une et l’autre vision historique – 1958/2014 ? Je rêve d’une phrase qui les contiendrait toutes les deux, sans heurt, simplement par le jeu d’une nouvelle syntaxe. » Annie Ernaux, en dépit d’une œuvre « autobiographique » n’a jamais écrit un livre sur soi. Le je « transpersonnel » la relie, nous relie les uns aux autres. Cette mémoire de fille est aussi la nôtre « gens d’ici ou bien d’ailleurs » – comme le dit la chanson de Dalida dont il est question dans le livre – simplement parce que la recherche du temps perdu est ce qui nous lie tous.

Annie Ernaux n’a pas écrit un livre qui serait un addendum aux Années paru en 2008. Chaque livre de l’écrivaine est absolument unique. Mémoire de fille se termine d’ailleurs très différemment. Du lumineux « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais » on est passé au troublant « je ne sais pas ce qu’est ce texte. Même ce que je poursuivais en écrivant le livre s’est dissous. » Qu’importe l’inassouvissement de l’écrivaine, le lecteur, lui, est comblé. C’est le prix à payer. La littérature selon Annie Ernaux serait une oblation.

 


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