Albert Camus et le Foot, « Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois… »

4 octobre 2013 Par
Le Barbu
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camus_foot« Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois… » Le 23 octobre 1957, au Parc des Princes, le Racing Club de Paris reçoit Monaco sous les caméras des “actualités françaises”. Suite à une frappe d’un joueur monégasque et d’une erreur du gardien parisien, la balle finit au fond des filets. Le reporter se tourne alors vers un spectateur debout en imper-cravate qui n’est autre qu’Albert Camus, 44 ans, tout juste auréolé de son prix Nobel. Les malheurs du goal du Racing reçoivent l’indulgence de l’écrivain :Il ne faut pas l’accabler. C’est quand on est au milieu des bois que l’on s’aperçoit que c’est difficile”.

Albert Camus sait de quoi il parle. Il rejoint le Racing Universitaire Algérois (RUA) en 1929, après avoir débuté à l’AS Monpensier. De ses années de gardien de but, Camus gardera d’abord une certaine frustration de ne pas convertir ses rêves d’entamer une carrière sérieuse de goal à cause de la tuberculose qui se manifeste dès ses 17 ans. Cette maladie sera sa malédiction.

Lorsqu’en 1940, j’ai remis les crampons, je me suis aperçu que ce n’était pas hier. Avant la fin de la première mi-temps, je tirais aussi fort la langue que les chiens kabyles qu’on rencontre à deux heures de l’après-midi, au mois d’août, à Tizi-Ouzou.”

S’il ne deviendra jamais un grand gardien, Camus restera toute sa vie passionné de ce sport. Avec l’argent du prix Nobel, il s’offre une propriété à Lourmarin dans le Lubéron où il occupe ses dimanches à traîner sur le bord du terrain en regardant les enfants du club local s’entraîner ou jouer contre le village voisin. Il ira même jusqu’à les sponsoriser et payer leur maillot.

« Vraiment le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » Pour Albert Camus, le football est vécu comme une véritable école de la vie. « J’appris tout de suite qu’une balle ne vous arrivait jamais du côté où l’on croyait. Ça m’a servi dans l’existence et surtout dans la métropole où l’on n’est pas franc du collier. ». Albert Camus nous apprend peu sur le ballon rond. Il se contente de vivre sa passion, et son attachement au milieu populaire dont il est issu. Sa passion du football traduit aussi ce fort sentiment d’être en décalage constant avec le monde intellectuel et les salons parisiens sensés être son nouveau monde.

« Il s’était habitué à occuper le poste de gardien de but depuis l’enfance, parce que c’était celui où l’on usait le moins ses chaussures. Fils d’une famille pauvre, Camus ne pouvait se payer le luxe de courir sur le terrain : chaque soir, sa grand-mère inspectait ses semelles et lui flanquait une rossée si elles étaient abîmées. Il apprit aussi à gagner sans se prendre pour Dieu et à perdre sans se trouver nul, il apprit à connaître quelques mystères de l’âme humaine, dans les labyrinthes de laquelle il sut pénétrer plus tard, en un périlleux voyage, tout au long de son œuvre. » Eduardo Galeano, Le football, ombre et lumière.

Lire: José Lenzini, Les derniers jours de la vie d’Albert Camus (Actes Sud) ; Jean-Yves Guérin (dir.), Dictionnaire Albert Camus (Robert Laffont / Bouqions) ; Michael Manchon, Le Racing Universitiare d’Alger 1927-1962. Un club sportif universitaire en milieu colonial (Serre éditeur).