Adèle et moi, Julie Wolkenstein donne vie au quotidien de son arrière grand-mère

6 mars 2013 Par
Yaël Hirsch
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L’auteure de l' »Heure anglaise » et « L’excuse » est de retour chez POL avec une somme littéraire à la fois nostalgique et limpide. « Adèle et moi » relit un destin de femme à l’ombre de sa maison normande. Un régal littéraire où l’Histoire entre par la petite porte du quotidien domestique d’une femme née à la Belle Époque.

A la mort de son père, l’auteure retrouve certains papiers ayant appartenus à la grand-mère de ce dernier, Adèle. Notamment un mémorandum écrit par une tante encore vivante : Odette. Endeuillée dans la maison de villégiature normande établie par cette fameuse  arrière-grand-mère Adèle, la narratrice  hésite à mener l’enquête… C’est un colloque à Annecy qui précipite la rencontre avec Odette et lui permet de retrouver le journal d’Adèle, pièce précieuse pour restituer dans son contexte l’histoire de cette femme assez en avance sur son temps. Orpheline de mère à 9 ans, touchée par la réputation légère de cette dernière, Adèle a grandi à Paris auprès d’une demi-sœur autiste et d’un père qui n’hésitait pas à l’emmener avec lui en week-end à la chasse. A la mort de ce dernier, la jeune-femme d’une vingtaine d’années se retrouve seule à la tête d’une confortable fortune. A rebours des us et coutumes, elle se choisit un mari dont elle est amoureuse et qui le lui rend bien, lui-même venu d’une belle famille strasbourgeoise qui a tout perdu dans la guerre de 1870. mélomane (César Franck les marie), bâtisseuse (elle aménage plusieurs maisons, à Sèvres et à Saint-Pair, en Normandie), gourmande, colérique et paraît-il bigote, Adèle met au monde 4 enfants, garde sa jeune-fille bretonne 50 ans auprès d’elle, et perd 3 de ses enfants dans la période de la Première Guerre. Elle meurt en 1941, à plus de 80 ans, après un vie qui fait écho à  trois guerres et un changement radical de civilisation.

Montrant avec tendresse et malice les échafaudages de la vie racontée de sa grand-mère, Julie Wolkenstein s’assure par sa plume, sa simplicité et son savoir-faire stylistique, la complicité et l’endurance de son lecteur. Petit bijou d’écriture et modèle de petite histoire donnant à lire la grande, « Adèle et moi » est une œuvre remplie de moments tendres, de décisions fortes, de grands travaux, et de coups durs surmontés. Bref, la vie  qui va, dans le sens du vent normand quand ils se prend dans  les jupes d’une femme bien trempée et menant, avec les armes de son temps, la vie qu’elle a souhaité pour elle-même. Un très beau roman, qui ménage ses effets et ses bondissements mais n’oublie pas de donner chair et poids et vraisemblance à un quotidien domestique qu’à renforts de va et viens dignes des plus belles marées de Saint-pair,  Julie Wolkenstein rend plus palpitant qu’une grande histoire de pirates… A lire et savourer ce printemps ou cet été au bord de la mer…

Julie Wolkenstein, « Adèle et moi », POL, 600 p., 22 euros. janvier 2013.

« Lui aussi a dû se tenir pas mal de raisonnements partisans, durant ces soixante-dix-sept jours, et il en a conclu qu’il ne pouvait pas laisser passer la chance, fût-elle microscopique, de faire un jour pour de bon, en tout bien tout honneur, à cette fille-là tout ce que, assis sur son banc d’orgue, il a désiré lui faire plus intensément qu’à aucune autre avant. Il se fout complétement de son argent. Ou plutôt, il s’en méfie et le déteste d’avance comme un obstacle à ses projets. Bref, il est pauvre mais amoureux. Comme elle, il est conscient que ce genre de rencontre ne se présente pas souvent, ne se présente quelquefois jamais dans une vie. Et que les choses étant ce qu’elles sont (les villes assiégées, les parents mortels), c’est-à-dire fragiles, mieux vaut ne pas lâcher celles qui vous rendent heureux, elles se briseront bien assez vite d’elles-mêmes. » p. 229.

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