Tour d’horizon du vice dans un Téhéran Tabou

21 septembre 2017 Par
Guillaume Laguinier
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Nouveau-né du procédé rotoscopique Téhéran Tabou s’inscrit dans la lignée des films d’animation dont l’objectif est la représentation de vies dans un état autoritaire, ici l’Iran. Ali Soozandeh s’interroge: comment la sexualité, si libre dans nos carcans européens, si réglementée là-bas, peut-elle (doit-elle) se vivre? Toute l’ambiguïté d’un système qui réprime, mais consomme, est mis gracieusement en image. Le film, en salle le 4 octobre, est une preuve, après Persepolis (2007) et Valse avec Bachir (2008), de l’efficacité de cette technique dans le processus d’engagement artistique. En plus d’offrir au résultat final une inimitable allure esthétique. 

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Même si elle se pare souvent d’humour et de tendresse, la pièce de ce soir est un drame. Les comédiens, des dessins. La scène, Téhéran.  Dans cette ville, il n’est pas impossible d’être arrêté pour une simple ballade en amoureux, pour peu qu’on ait le malheur de se tenir la main. Dans cette ville, les tribunaux rendent une justice religieuse, on opère en sous-marin, on fait l’amour en silence.

Pourtant, c’est aussi dans cette ville que  vit Pari. Cette femme vend son corps pour subvenir à ses besoins, et à ceux de son fils Elias, depuis que le père de famille a rejoint les geôles obscures du régime. Toujours accompagné par cet enfant muet, personnage spectateur qui passe d’appartement en appartement à mesure que le spectateur, lui, passe de scène en scène, Pari rencontre différentes figures de la société iranienne: un chauffeur de taxi pervers et cynique à qui elle accorde une gâterie au début du film, un juge dont les solides mœurs officielles cachent un goût prononcé pour les jeux sexuels et les ébats sauvages, des passants lubriques…

Juste à côté de l’appartement où cette femme, tantôt lucide, tantôt drôle, tantôt terrifiante, vient tout juste d’emménager vivent Sara et sa famille. Elle, enceinte, prétend avoir déjà deux fausses-couches à son actif. Peut-être est-ce une conséquence du profond manque affectif qui dessine, presque, des cernes sous ses yeux? Sara rêve d’ailleurs, d’une vie différente, dans l’enseignement, avec Pari sa nouvelle amie, sur le toit a observé la lune… Partout, sauf dans cet appartement où elle est condamnée à passer l’entièreté de sa vie dans un rôle de mère au foyer, à s’occuper des autres, des hommes. Le destin de ces deux femmes s’entrecroise comme s’entrecroise avec elles le parcours de Babak, troisième personnage principal, qui s’échine à trouver suffisamment d’argent pour l’opération de Donya, dont il prend la virginité lors d’une soirée où l’alcool et la drogue coulent à flots et qui doit se marier bientôt.

Ces personnages aiment, redoutent, hurlent, espèrent, vivent, en soit, la multitude des sentiments humains, mais toujours sans l’affirmer. Toujours sous la pression d’une grande menace dont on tait le nom, personnifiée par les forces de police, incarnée par le bruit des sirènes, transmise par les racontars. Le tout dans une virtuosité narrative qui n’envie rien à celle, plus évidente encore, des dessins.


« Dès que la sexualité est réglementée, les gens trouvent toujours comment contourner les interdits »
explique Ali Soozandeh. Le réalisateur, amoureux du film d’animation, signe avec Téhéran Tabou son premier long-métrage. Un portrait efficace des préceptes qui sclérosent la vie intérieure des Iraniens, réalisé en dispositif rotoscopique. Ce terme un peu barbare désigne un procédé consistant à faire tourner des comédiens sur fond vert, avant de retravailler l’image, ajoutant des décors et redéfinissant les formes de leurs aspects au dessin.

Le résultat donne une patte graphique inédite: les contrastes sont saisissants, les lignes, par moment, se déstructurent dans l’action. On distingue des silhouettes en 3D qui semblent sur le point de jaillir de l’écran. Tout est confondu dans une atmosphère pourtant très homogène où chaque acte, du joint anodin fumé à la terrasse d’un balcon aux danses lascives, semble lourd de conséquence.  Pour parvenir à un tel résultat, bien sûr, un travail d’orfèvre: 40 artistes se sont évertués pendant 13 mois, à donner vie à ces personnages.