L’antihéros des séries TV, un héros de notre temps?

22 janvier 2011 Par
Sonia Ingrachen
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Bon et Mauvais, complexe et ambigu, étrangement attachant, sans cesse à la limite de la moralité, le héros de séries télévisées a tout du vilain et du mauvais garçon. Depuis les années 2000, les séries télévisées ont pris un malin plaisir à nous faire découvrir des personnages atypiques loin des traditionnels héros masculins dont les actions exemplaires étaient irréprochables. L’anti héros avec toutes ses névroses est l’homme qui plait aux téléspectateurs modernes. Ces antihéros apparaissent le plus souvent dans les séries de qualité qui ont su dépasser la vision manichéenne des personnages.
Mais pourquoi ces personnages antipathiques suscitent-ils un tel engouement ? En quoi sont-ils subversifs ? En quoi l’antihéros est-il un héros de notre temps ?

Quand ?
C’est sans doute l’avènement des chaines câblées américaines qui est en parti responsable de l’apparition de ces héros d’un nouveau genre. En effet, afin de pouvoir se faire une place parmi les networks, les chaines câblées ont dû renouveler la figure du héros en se démarquant des autres fictions : le mythe du héros s’est alors écorné.

L’exemple le plus flagrant est sans doute celui du personnage de Tony dans Les Sopranos. Cette série créée par David Chase et diffusée par HBO dès 1999 est celle qui peut être considérée comme le modèle de ces nouvelles séries aux personnages ambigus. Tony Soprano n’est pas seulement un mafieux c’est aussi un mari et un père en conflit avec lui même et sa famille. A ses actions inexemplaires de gangster, s’ajoutent ses problèmes personnels qui l’obligeront à suivre une thérapie (le pauvre a de gros problèmes avec sa maman). C’est l’histoire d’un homme à la fois ordinaire (le père, l’époux, le fils) et exceptionnel (le Don du New Jersey). C’est dans cette rencontre entre ces deux éléments que la série tire sa force. A partir des Sopranos, qui dit série de qualité dit personnage complexe et ambigu.

Un autre élément explique l’apparition ce type de protagonistes. En effet, la télé réalité et les docu-fiction qui ont fleuri à la télévision tout au long des années 90 ont largement influencé la production audiovisuelle. C’est ce rapport étroit avec la réalité qui explique cet engouement pour des personnages plus vrais et donc moins parfaits.

Ces antihéros que l’on aime détester
Un grand nombre de ces héros peuplent nos séries préférées. Ils ont en commun plusieurs qualités. L’antihéros est souvent seul (Dexter Morgan, House) ou il a beaucoup de mal à vivre une « vie normale » et former une famille (Hank Moody, Don Draper). Il tente de contrôler sa vie (qu’il ne maitrise parfois plus du tout) par peur que ses secrets lui échappent. Sa morale est mouvante, la fin justifiant les moyens (Breaking Bad). Les séries qui dépeignent ces personnages flirtent sans cesse avec le politiquement incorrect ou fondent clairement leur argument sur ce point : le sexe (Californication, Hung, Mad Men), la violence (Dexter, 24, Boardwalk Empire), la drogue (Breaking Bad), la trahison et le mensonge (Boardwalk Empire, Mad Men), le cynisme (House). Néanmoins, ce politiquement incorrect est suffisamment retenu pour que le spectateur n’en soit pas lassé (c’est le gros problème de Californication). Enfin, il faut remarquer que ces antihéros possèdent néanmoins quelques traits qui les rapprochent des héros exemplaires. En effet, même s’ils ressemblent sur certains points à Mr tout le monde avec ses défauts et ses questionnements moraux, ils ont des compétences qui les rapprochent du « super héros ordinaire». Alors qu’ils représentent une virilité qui est en crise dans leur incapacité à assumer une vie de famille, les compétences du héros traditionnel sont poussées à l’extrême : L’anti héros possède des forces physiques et intellectuels qui le démarquent des autres. Ainsi, Dexter Morgan est à la fois un petit génie scientifique (spécialiste des tâches de sang) avec une force de déduction imparable et il maîtrise à la perfection les techniques de combat. Quant à Jack Bauer, il est rapide, fort et n’a pas peur de prendre des risques pour protéger sa patrie ( Le Caméléon présentait déjà cette forme d’héroïsme).

Moralité? Mais c’est leur moral qui les éloigne le plus du héros traditionnel. Hank Moody boit, fume, se drogue et surtout il passe son temps à s’envoyer en l’air, se fourrant dans des situations qui compliquent son rapport avec sa fille et son ex-femme (coucher avec la presque belle fille adolescente de son ex femme est à la limite de l’immoralité). Californication révèle cette volonté de la télévision américaine de s’affranchir de ses tabous notamment sexuels (et ici masculins).

Dexter Morgan est sans doute le personnage qui représente le plus la monstruosité et la « double vie » qu’incarne souvent l’antihéros (lui et son dark passenger) : Dexter Morgan est un assassin qui fait sa propre loi mais pas seulement pour venger les victimes. Non, il ne s’agit pas d’un dark-vengeur masqué que les lecteurs de Comics connaissent si bien. Dexter Morgan est un anti héros jusque dans ses tripes, il a cette pulsion du meurtre qui fait de lui un serial killer (The Butcher). Qu’on se le dise, Dexter Morgan n’est pas un bon Samaritain, il tue les gens à partir d’un rituel macabre que la série s’amuse à répéter (on parle de mode opératoire dans le jargon policier). Et c’est toujours un plaisir pour le spectateur d’assister à cette routine du besoin viscéral (tonight is the night). Mais ce qui rend néanmoins ce personnage attachant et moralement supportable c’est qu’il tue essentiellement des meurtriers en prenant la peine de vérifier qu’il ne s’attaque pas à un innocent. Par ailleurs, le passé sanglant de Dexter (il voit sa mère découpée en morceaux sous ses yeux) justifie la plupart de ses actions.
Tous ces antihéros disent quelque chose de leur rapport à la société. Jack Bauer représente cette virilité post-11 septembre qui sacrifie tout par patriotisme. Hank Moody est l’écrivain névrotique qui est n’arrive pas à être responsable accablé par le cynisme. Quant à Mad Men, la série ne nous montre ni un policier ou un avocat, mais un publicitaire, un vendeur comme si Don Draper et ses acolytes signifiaient à eux seuls cette Amérique du business, celle qui vend de la perfection alors qu’elle est « Totally fucked up ».

Mais, à force d’utiliser ce type de personnages, à quel moment la nouveauté ne va–t-elle pas finir par devenir prévisible et ennuyeuse ? The United States of Tara par exemple a su prendre le contre-pied de cette mode et s’amuse de ces antihéros en dédoublant son personnage principal (les facettes multiples de la schizophrénique Tara). Ce sont 1, 2, 3, 4 … personnages féminins qui sont désormais au centre de la fiction!


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