Rencontre avec Catherine Bizern pour faire le bilan de 7 ans à la direction des Entrevues de Belfort

17 mars 2013 Par
Yaël Hirsch
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Lundi 11 mars, la presse et le public des Entrevues de Belfort recevaient un mail de Catherine Bizern, déléguée générale et artistique du festival depuis 2006, annonçant qu’elle avait été brusquement remerciée. En effet, le 8 février, alors même que Madame Bizern avait commencé à travailler sur la 28ème édition, la mairie et l’association Cinéma d’aujourd’hui lui ont appris que son contrat ne serait pas reconduit. Une décision d’autant plus brusque que le bilan de l’édition 2012 publié le 15 février dernier, était extrêmement positif. Ayant eu la chance de voir la charismatique Catherine Bizern à l’œuvre, pour cette formidable 27ème édition, nous l’avons rencontrée après cette triste nouvelle. Pas seulement pour évoquer une décision brutale et qui apparaît comme vraiment injuste. Mais aussi pour faire un bilan de 7 ans d’activité et d’enthousiasme à la tête d’un festival qui parvient à montrer du cinéma d’avant-garde dans le Grand-Est et à remplir des salles, où passent des films aussi géniaux que pointus. Sur la fausse notion de « populaire » et sur le tort qu’elle cause, exigeante, mais pragmatique,  Catherine Bizern nous a beaucoup appris…

Pouvez-vous vous expliquer la surprenante et brusque décision de la mairie de Belfort ?
Ce n’est pas sur mes résultats ni en terme de nombre de spectateurs (le bilan de fréquentation de la dernière édition s’élève à plus de 21600 spectateurs contre une moyenne de 15 000 quand Catherine Bizern a pris les rènes du festival), ni en termes financiers puisque le budget et à l’équilibre, et surtout pas en termes de réputation. La raison officielle invoquée est de « donner un nouvel élan et de nouvelles orientations au festival ». Cela peut être légitime, mais une telle transformation se prépare. Il faut la penser. J’étais prête à le penser avec eux et à passer la main. Il me semble que c’est important de partir à un moment où on peut avoir l’impression qu’un cycle du festival se termine. Et je savais bien qu’à terme, il faudrait partir. Après huit ans, après dix ans, mais pas comme ça, du jour au lendemain, de manière aussi brutale non préparée et
sans assurer la transition ne serait -ce qu’avec les professionnels et les institutions.

Comment expliquez-vous cette brutalité ?
Je n’ai jamais voulu qu’un autre que moi décide ce que doit être le festival. Et je n’ai jamais été diplomate à ce sujet. Un festival c’est quelque chose de très intense et si j’ai parfois donné l’impression de faire comme s’il m’apartenait on sait bien qu’il nous appartient autant que nous lui appartenons.. Un festival c’est aussi un gros bateau qu’il faut tenir. Mais il me semble qu’il faut vraiment une ligne forte pour le festival et dans laquelle insérer chaque film et lui donner une image générale et cohérente. Gilles Lévy (le directeur de  l’association Cinéma d’aujourd’hui, ndlr) m’a appelée au début du mois de février, alors que je commençais à travailler sur l’édition de 2013. Nous avions déjà déposé une demande d’aide à la SACEM. Il m’a appelée un dimanche soir alors qu’il le savait depuis le jeudi. . Le plus douloureux est de partir d’une manifestation comme en catimini, comme si je devais me cacher d’une quelconque faute.

 

Entre ce coup de fil et le moment où vous avez envoyé votre beau et triste mail du 11 mars, comment avez-vous réagi ?

Après le coup de fil, j’ai eu un rendez-vous avec le maire qui a confirmé la décision et ai reçu une lettre officielle, je suis quand même allée à la Berlinale, comme je comptais le faire pour repérer certains films. Et puis il m’a fallu un mois pour prévenir d’abord les partenaires du Festival qui, sauf Yves Ackerman, le président du conseil général du Territoire de Belfort, n’avaient pas été mis au courant par la mairie : le CNC, la DRAC Franche-Comté, et d’autres personnes qui travaillent à la région. Mais aussi les partenaires pros comme l’ACID. Et c’est seulement après que j’ai envoyé ce courrier pour annoncer mon départ à tous les abonnés du festival et à la presse. Dans les premières semaines, je dois avouer que j’ai continué  à travailler sur la programmation. Du coup un des programmes pour la 28ème édition est déjà prêt, c’est comique non !!!
J’ai plein d’idées de rétrospectives et de désir de programmations. Mais aujourd’hui, ce que je dois trouver c’est un endroit où les mettre en œuvre. Je suis un peu comme une tricoteuse effrénée qui a ses aiguille et ses pelotes de laine dans un panier, mais qui cherche fébrilement un siège où s’asseoir pour continuer son ouvrage. C’est une difficile mise à l’épreuve, même si depuis l’envoi de mon mail au début de la semaine, les très nombreux mails de soutien, de réalisateurs, d’autres programmateurs, de professeurs, de spectateurs et d’amis d’amis que je connais parfois très peu, me touche énormément, je me retrouve brutalement non seulement sans emploi mais surtout avec plein de projets sans lieu pour les réaliser.

Qu’est-ce que la mairie de Belfort entend exactement par « donner un nouvel élan et de nouvelles orientations au festival » ? Désirent-ils un changement de la ligne éditoriale vers quelque chose de plus grand public ?
Qu’est -ce qui est populaire ? et qu’est -ce que ce mot contient de fantasmatique ? Même à la mairie de Belfort on peut personnellement apprécier les films et les cinéastes que j’ai choisis, mais avoir une idée différente de ce qu’il faut pour la ville et surtout de ce qui serait populaire…et ce n’est pas certain que les uns et les autres s’accordent même entre eux. Or les programmations des Entrevues sont « populaires », au sens plein du terme. Quand j’ai programmé Jean-Pierre Mocky, par exemple c’est très populaire, il joue sur les faits divers, sur la critique sociale avec humour, sur le cinéma de genre… Ou Jean-Claude Brisseau, que je suis vraiment heureuse d’avoir invité à Belfort, c’est très populaire, ne serait-ce que parce que son cinéma semble parfois directement venir du roman-photo. Si vous aimez « Nous Deux », il y a des chances que le cinéma de Brisseau vous parle. A contrario, quand j’ai programmé Pascal Thomas en 2007, j’ai voulu le mettre en avant comme auteur, et qui plus est comme auteur féministe. Et pour lui c’était vraiment très important. En fait, il me semble que derrière ce mot « populaire », il n’y a que du fantasme, ou alors c’est une certaine idée du film comme divertissement absolu dont il est impossible de se contenter. Mais cette idée du populaire nous pourrit la vie. Je dis nous car je sais que tous les directeurs artistiques, et pas seulement dans le milieu des festivals de cinéma se heurtent à ce diktat fantasmé du populaire. Elle est souvent synonyme d’un véritable mépris pour la pensée. Et fait mettre certaines choses en avant, à la place d’autres. Et de plus en plus, cette conception fantasmatique du « populaire » gagne sur l’intelligence et bien sûr la valorisation de la création. A Belfort, je défendais la pensée et la création même quand je faisais du « populaire », c’ était formidable de pouvoir le faire et je n’hésitais pas à le défendre a tout prix.

Comment définiriez-vous la ligne éditoriale des Entrevues ?
La particularité de Belfort, c’est d’être dans une vraie identité. Il n’y a pas « une famille » au cinéma mais « des familles ». Et depuis toujours, depuis que Janine Bazin l’a créé, le festival Entrevues fonctionne un peu comme une famille de cinéma. Les cinéastes qui viennent y présenter leurs films se reconnaissent entre eux et certains professionnels qui cherchent un type de cinéma créatif comme on en trouve à Belfort viennent y rencontrer ces jeunes cinéastes. Ce n’est pas un hasard si sur 15 longs métrages en compétition en 2011, 12 ont trouvé des distributeurs en France. Plusieurs grandes rencontres entre producteurs et auteurs ont eu lieu à Belfort. Par exemple Youri Nasrallah a rencontré son producteur ici, du temps de Janine Bazin, mais aussi Josh et Ben Safdie il y a cinq ans ont rencontré Michel Zana qui a Sophie Dulac a coproduit leurs premiers longs métrages. Cette identité fait le succès et la force du festival. C’est parce que sa ligne éditoriale est suffisamment reconnaissable que de vraies rencontres peuvent y avoir lieu

Donc changer cette ligne éditoriale serait dommageable au festival. S’agirait-il de conserver une grande exigence de créativité pour la compétition et d’élargir le prisme des cycles proposés ?
Je me suis toujours efforcée de mettre en lien la compétition et l’histoire du cinéma à travers les rétrospectives qu’on présente en compétition dans les cycles. Quand j’ai programmé Rob Zombie, c’est à la fois un des cinéastes de genre le plus populaire chez les jeunes gens mais c’est aussi et surtout un immense cinéphile. Un réalisateur comme Laurent Achard dont le festival a montré les premiers films, dont « Dernière séance » en 2011 partage le même univers cinéphilique.

 

Quels autres talents ont été découverts à Belfort quand vous dirigiez le festival ?
Parmi les réalisateurs qui ont été repérés ou soutenus par leur sélection à Belfort, il y a le réalisateur espagnol Albert Serra, primé deux fois. Ou le cinéaste algérien Tariq Teguia dont nous avons vu les films en France à Belfort pour la première fois, après Rotterdam. Nous avons été les premiers à montrer « La vie au ranch » de Sophie Letourneur, « Belleville-Tokyo » d’Elise Girard, qui ensuite est allée à Rotterdam, ou encore « Ma belle gosse » de Shalimar Preuss, qui a eu le prix du film français à l’édition 2012 et qui elle aussi est allée à Rotterdam après son passage à Belfort. On pourrait donner bien d’autres exemples

Que vous étiez-vous donné comme objectif en prenant les rènes d’Entrevues ?
J’ai donné trois grandes orientations à ma direction du festival : d’abord renforcer son ancrage local avec l’aide des structures de la ville et du département, mais aussi en mettant en place des séances jeunes publics et des partenariats avec les autres institutions culturelles ; ensuite, faire d’Entrevues le grand festival du Grand Est de la France, en faisant venir toutes sortes de médiateurs culturels de la région, et en réunissant à Belfort les professionnels et les institutionnels du cinéma; enfin j’ai voulu élargir le public en mettant en place des débats (cela n’existait pas auparavant et l’an dernier plus de la moitié des 140 séances étaient précédées ou suivies de rencontres ou débats). Côté création, j’avais aussi mon cahier des charges. J’ai progressivement changé les prix de la compétition, de manière à ce que ce soit le même jury qui les décerne à une sélection de films qui étaient indifféremment des films de fiction ou des documentaires. Et puis il y a quatre ans avec des professionnels des industries techniques, nous avons mis en place Film en Cours qui est une aide à la postproduction.

Est-ce que vous avez particulièrement souhaité mettre le documentaire à l’honneur ?
Vous savez à Locarno aussi la sélection mêle les genres. Ce n’est pas seulement parce-que je viens du documentaire. Pour moi ce qui est important, ce n’est pas le genre, documentaire ou fiction, mais c’est vraiment le cinéma. Le cinéma qu’on défend à Belfort est justement un cinéma qui, comme l’art contemporain, se joue à la lisière. Le point exact où ce type d’art fait avancer, c’est justement la frontière entre les genres. Par exemple, « Leviathan », le film primé à la dernière édition est peut-être un documentaire, peut-être une fiction, mais c’est aussi et surtout un objet cinématographique directement lié à notre imaginaire archaïque. Et c’est ce qu’on ressent, là où il nous saisit qui est important.

Y-a-t-il une chose que vous auriez aimé réaliser à Belfort et que cette rupture subite ne vous a pas laissé le temps de mener à terme ?

Oui, j’aurais aimé accompagner certaines programmations d’éditions dvds, avec en bonus un beau livre de textes critiques. On avait tenté le faire avec Capricci pour la rétrospective Alfredo Arietta en 2009, mais finalement cela n’a pas pu se faire et le livre est sorti cette année. En attendant de pouvoir réaliser ce projet d’accompagner le festival d’un travail éditorial, je m’efforçais, avec mon collaborateur Christian Borghino, de donner un vrai contenu au catalogue et que je proposais toujours à certains journalistes ou critiques qui n’avaient pas encore écrit sur un cinéaste de le faire. Nous nous efforcions aussi toujours d’en faire un bel objet. A part les souvenirs de belles découvertes et de rencontres qui comptent pour toujours, le catalogue d’un festival c’est toujours la seule trace qu’il en reste. Autant que cela soit une belle trace.

Catherine Bizern tient une chronique dans le magazine culturel et bimestriel Novo.

La photo d’illustration de cet article est extraite du n° spécial autour des 27e Entrevues.

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