Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz, un film éblouissant, merveilleusement romanesque

11 octobre 2010 Par
Olivia Leboyer
| 2 commentaires

Il y a plus de 10 ans, Raul Ruiz adaptait Le Temps retrouvé de Proust, avec de belles fulgurances et quelques maladresses. Aujourd’hui, il réalise Mystères de Lisbonne, d’après le roman de l’écrivain portugais Camilo Castilo Branco (jamais traduit en français). Le film est d’une beauté et d’une tristesse sidérantes. Le film dure 4h30, mais qu’auriez-vous fait de mieux pendant ce temps-là ? Sortie le 20 octobre 2010.

Mystères de Lisbonne s’ouvre par une précision du narrateur, sèche et troublante : « Cette histoire n’est ni ma fille, ni ma filleule. Ce n’est pas une fiction. C’est un journal de souffrances. »
Celui qui parle ici, c’est le jeune Joao, 14 ans, interne dans une école religieuse. Un adolescent solitaire, sans parents et sans même un nom de famille pour le rattacher à quelque chose. Pour se moquer de lui, ses condisciples lui demandent régulièrement si, par hasard, il ne serait pas le fils du Père Dinis. Joao se réfugie dans les livres, fasciné par une vie à laquelle il semble, pour sa part, avoir déjà renoncée. La mélancolie du jeune garçon est palpable. Comme si l’idée de la mort lui était déjà plus familière qu’aucune autre. Le film tout entier tourne autour des mystères de la filiation, de ces liens qui unissent les hommes. Et, d’une certaine manière, Joao est bien le fils du Père Dinis (Adriano Luz, sorte de Jean Valjean. L’acteur est remarquablement beau et fascinant), qui l’a éduqué et s’efforce de prendre soin de lui. D’un seul coup, la mère de Joao fait son apparition (bien vivante, mais comme surgie d’entre les morts) et le Père Dinis entreprend de conter au garçon l’histoire de sa naissance. Sa mère, Angela de Lima, est tombée profondément amoureuse de son père. Mais, dans la société aristocratique, un fils cadet et une fille cadette, même d’excellente famille, ne peuvent prétendre à aucun avenir. A présent, Angela est mariée au riche Comte de Santa Barbara, un homme passionné et très brutal, qu’elle n’aime pas et qui la retient prisonnière. A peine entrevue, la mère de Joao disparaît de nouveau.

Cette histoire d’amour simple et triste est la première d’une longue série. De révélation en révélation, chaque personnage dévoile à un autre sa propre histoire, belle et tragique. A chaque fois, du coup de foudre à l’irruption du malheur, le récit, ponctué par un thème musical lancinant (très belle musique de Jorge Arriagada), captive véritablement. Le procédé fait penser à Jacques le Fataliste de Diderot, où la conversation entre Jacques et son maître donne naturellement vie à plusieurs romans. La succession des intrigues ne crée pas une impression de répétition. Chaque amour possède un éclat presque insoutenable, et se termine sans appel. La première histoire, celle d’Angela et Pedro, est celle d’un amour réciproque. Les autres sont parfois plus bancales, à sens unique, ou bien mêlant une tierce personne. Mais, à chaque fois, ce n’est pas le sentiment qui s’éteint. C’est la loi de la société qui vient mettre un terme à toutes ces liaisons.

Le film conte le passage du monde aristocratique au monde démocratique (symboliquement, le vieux marquis, père d’Angela, perd la vue). Mais la loi du sang et de l’honneur et celle de la réussite et de l’argent (le richissime et séduisant Alberto est un trafiquant d’esclaves) sont également impitoyables.

Les différents récits, curieusement, finissent par former une boucle. L’énigme, toutes les énigmes, s’emboîtent et trouvent leur résolution. Mais les mystères des relations humaines ne se dissipent pas pour autant. Au contraire, connaître son origine, retrouver le fil de son histoire ne fait qu’épaissir la brume de tristesse qui serre le cœur. Personnage central, le Père Dinis, être énigmatique aux identités multiples et à la force d’âme inouïe, survit à toutes les épreuves. Vit-il dans le monde, hors du monde ? Un plan bouleversant nous le montre, seul, dans son cabinet particulier, où sont disposés tous les costumes et les objets inanimés qui constituent ses souvenirs. Dans ses yeux, de la tristesse, de la dérision, de l’amusement, de la désolation. Le Père Dinis, orphelin lui aussi, n’appartient ni à la religion, ni au monde. Lucide, il ne renonce pas au plus attirant des mystères, le goût du romanesque. Mais cette énergie créatrice qui l’anime, peut-il la transmettre ?

Sublime, le film témoigne de la puissance et de l’impuissance des mots, le cercle de la parole faisant naître un espoir sans cesse déçu et, néanmoins, inaltérable.


MYSTÈRES DE LISBONNE : BANDE-ANNONCE VF HD
envoyé par baryla. – Court métrage, documentaire et bande annonce.

Mystères de Lisbonne, de Raul Ruiz (Portugal, 4h26), avec Adriano Luz, Maria Joao Bastos, Ricardo Pereira, Alfonso Pimentel, Clotilde Hesme, Léa Seydoux, Melvil Poupaud, Joao Luis Arrais, Malik Zidi. Sortie le 20 octobre 2010.

Groupe facebook ici.