La femme à queue : quand le cinéma offre à l’éternel féminin l’attribut ultime

14 février 2017 Par
Yaël Hirsch
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Dans le mois qui suit la Saint-valentin 2017, deux films sortent en salles qui mettent en scène des femmes se réveillant un matin avec un sexe entre les jambe. Franchement masculin chez la très féminine Audrey Dana (Si j’étais un homme, sortie le 22 février chez Wild Bunch) et plus animal et proche de la queue chez Natalia Pavlenkova (Zoologie d’Ivan Tverdovsky, sortie le 15 mars chez Arizona Films), cet attribut qui arrive comme dans la Métamorphose de Kafka change la vie des femmes qui le portent – sans pour autant en faire des hommes.

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Quelle femme n’a pas rêvé d’entrer au moins pour quelques heures dans la peau- et le sexe d’un homme- c’est le pitch de la nouvelle comédie d’Audrey Dana, après le succès en salles de Sous les jupes des filles (1.5 millions d’entrées). La réalisatrice qui est aussi l’actrice principale de son film s’est beaucoup documentée pour mettre en scène cette mère de famille à l’allure sophistiquée qui découvre un matin « Pinpin » entre ses jambes. Elle a interviewé une centaine d’hommes sur leur intimité. Donnant à rire avec les mimiques de Christian Clavier en gynécologiste un peu dégoûté, le film pose en même temps à penser la question du genre, de la liberté et du pouvoir « Je pense que nous portons tous en nous une part de l’autre « genre » et que beaucoup de codes sociaux cantonnent, à tort, à l’un ou à l’autre », explique Audrey Dana.

Cinématographiquement aux antipodes de la comédie écrite, calibrée et riche de dialogues de Audrey Dana, Zoologie d’Ivan Tverdovsky, prix spécial du Jury à Karlovy Vary, met en scène une femme d’âge mur, célibataire, et vivant avec sa mère, qui travaille dans un zoo en Russie profonde et qui se réveille un matin avec une énorme queue de bête entre les jambes. Sur paysages bleutés et sans beaucoup de mots, on la voit subir cette situation avec un certain fatalisme et sans l’aide de bonnes copines, bien au contraire. Heureusement le jeune radiologue chez qui le premier médecin consulté (beaucoup plus placide de Christian Clavier!) l’envoie est jeune, sexy et rassurant. Sous l’œil impassible des animaux du Zoo et dans un grand froid qui permet à l’héroïne de cacher sa queue sous sa longue jupe de babouchka post-soviétique, une romance étrange commence et une nouvelle vie pour la discrète femme en gris.

La femme à queue, du nouveau dans le 7e art?
Audrey Dana parle de sa comédie comme d’un film pionnier : « Nous avons tous en tête des films aussi mémorables que Certains l’aiment chaud, Tootsie, Victor Victoria ou Yentl » et « C’est très libérateur ». Des films qui parlent de travestissement drag queen ou quotidien (Priscilla, Folle du Desert ou Madame Doubtfire), des films om l’on vit la vie des transsexuels (Tangerine) aussi. Le 7e art offre souvent à vivre avec le brouillage des genres. Mais où a-t-on vu des femmes qui pissent debout? Alors que le complexe de castration est le roi de notre far-west, que se passe-t-il quand une femme se retrouve doté de l’atout ultime du masculin : son sexe? Que deux films en parlent en même temps de ce sujet à la fois ancien et si peu traité est interpellant. Et chacun à sa manière, comique ou plus hypnotisante, chacun des deux film montre que l’objet culte de notre civilisation peut être encombrant! Mais sans jamais porter de discours conservateur ou différentialiste sur l’objet. C’est justement les passerelles entre un genre et l’autre qu’interrogent, chacun à leur manière ces deux  films où les héroïnes ont des queues.

Une femme avec une queue est loin d’être un homme
Evidemment, en se situant dans l’inter-genre, aussi bien Si j’étais un homme que Zoologie interroge ma question du Monstre.

Si l’on n’est ni homme, ni femme qu’est-on? Monstrueuse, la Natasha qui habite la plupart des plans de Zoologie l’est à plus d’un titre. Et clairement dès avant la poussée de sa queue : une vieille fille qui n’a pas d’enfants n’est-ce pas déjà « anormal » dans nos sociétés? Surtout si elle est inféodée à sa mère. Vivre pour et avec les animaux est un autre factuer de monstruosité, qui semble devenir contagieuse quand sa queue pousse puisqu’elle lui permet de séduire un jeune hommes aux goûts et aux pratiques que la psychopathologie un peu trop orthodoxe qualifierait volontiers de « perverses ». Et Natalia Pavlenkova est absolument sublime et sublimée dans ce film où le réalisateur fait un grand cadeau à son héroïne : la caméra suit ses désirs à elle, par-delà la peur, les opportunités et les codes, sans qu’un mot ne soit prononcé, le spectateur fait l’apprentissage avec elle de ce qui lui convient ou pas dans ce nouveau corps. En ce sens, la scène de danse en body noir devant le miroir est d’une force et d’une humanité bouleversante. Il n’empêche qu’à suivre ses désirs impossible et dire « non » au si système qu’elle n’a que trop longtemps respectée, cette femme cours à sa perte, comme toute femme fatale « classique ». Même avec une queue, la loi du genre rattrape le féminin.

Dans Si j’étais un homme, c’est l’arrivée du sexe masculin qui crée l’anormalité. Une anormalité source de comédie mais qui semble rester contenue là, en deçà de l’animalité, cantonnée derrière les longs cheveux brunshingués et les fous rires gênés d’Audrey Dana auprès d’Alice Belaïdi. Là aussi, il y a romance avec un homme, envers et contre les durcissements intempestifs du nouvel attribut en présence des femmes. Le désir de la femme est réaffirmé et la réalisatrice de conclure : « Jeanne se retrouve du jour au lendemain avec un sexe d’homme, mais ne devient jamais un
homme ! C’est un mélange ».

Un mélange qui ouvre bien des perspectives pour ouvrir encore et encore la question du genre.

visuel : montage de photos officielles (c) wildbunch/arizona