KO de Fabrice Gobert avec Laurent Lafitte

7 juillet 2017 Par
David Rofé-Sarfati
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Après Simon Werner a disparu sorti en 2010, et sa géniale série Les Revenants, Fabrice Gobert revient au cinéma avec K.O un thriller où l’on retrouve Laurent Lafitte pensionnaire de la Comédie Française, Pio Marmai la césarisée Zita Hanrot, et Chiara Mastroianni.

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Il y a du David Fincher et du Martin Scorsese  dans la caméra de Gobert. Mais il y a aussi sa propre patte déjà révélée dans Les Revenants, une patte grosse effectivement d’un métissage de cinéma américain et qui au delà sait développer un angle intimiste mais hollywoodien, réaliste mais fantastique.

Dans ce thriller Laurent Lafitte est un patron d’une chaîne de télévision. Il est prétentieux arrogant misogyne macho acariâtre et cruel avec son entourage. Il est un homme d’affaire intransigeant et sadique. Suite à un accident puis à un coma, il se réveille dans une réalité familière et étrange à la fois, comme dans un mauvais rêve, un terrible mais peut être salvateur cauchemar. Le motif s’enchasse au motif et deux contingences différentes du réveil se succèdent pour notre plus grand bonheur. Le film est haletant par ces nombreux rebondissements et nous passionne lorsqu’il décrit comment, poussée par la puissance cathartique du cauchemar le personnage interprété par Laurent Laffitte va évoluer.

Le plaisir du spectateur réside dans le talent des comédiens à pousser la proposition d’interpréter successivement deux facettes opposées d’un même personnage. Zita Hanrot est étonnante et Laurent Laffitte puissant garantit l’ensemble du film qui se construit autour de lui.

(Laurent Laffitte est un immense acteur. Il n’est pas innocent du succès international du film Elle pour lequel Isabelle Huppert vient d’être oscarisée. Il tient brillamment dans le Feydeau d’Isabelle Nanti le rôle du directeur de L’Hôtel du libre échange dans une interprétation où il alterne comédie, pas de danse et  music-hall.)

Le film est surprenant aussi pour son traitement de la familière étrangeté, dans une remarquable description de la zone où l’on pense se retrouver tout en se perdant un peu plus. Il déplie aussi la terrifiante question du double, de l’angoissante proximité entre le winner et le loser.

Le film est surtout remarquable lorsqu’il montre la paranoïa sous un jour étonnement réaliste. La paranoïa est adossée au contexte social, l’occasion vertueuse de montrer l’atmosphère délétère, de rivalité perverse qui règne dans les couloirs de certaines entreprises. Fabrice Gobert  judicieusement montre la paranoïa de l’intérieur, nous nous projetons sur le personnage de Laurent Lafitte et épousons le point de vue du paranoïaque.
Le message fort du film est son postulat :  la paranoïa, c’est comme la vie de monsieur tout le monde, sauf que la paranoïa donne à l’individu la capacité d’emboîter les mondes possibles ou les réalités les une dans les autres à l’infini. Ce serait presque une qualité sociale car le paranoïaque voit le monde comme les autres ne peuvent le voir. Mieux, il obtient la réussite sociale grâce à sa paranoïa. Sur ce paradoxe se construit le film. Le monde est fou, le paranoïaque est son maître. La vision du metteur en scène encore un fois brillante, est conforme à celle de l’air du temps, qui veut qu’il n’y a plus de maladie psychique, ni de trouble, ni même de handicap, mais une folie contributive qui n’est qu’une option de vie. A la seule condition de ne pas déranger l’ordre social, sinon on appellera  les flics.

Laurent Laffitte est un paranoïaque idéal étonnamment sage, sans  trouble du langage ni de désordre sexuel, il est un malade performant et performatif, efficace et efficient, constructif et besogneux. Il est un authentique paranoïaque machiste sexiste misogyne raciste et persuadé du complot. Il est le malade que notre société produit et encense; le  film est dérangeant pour cela, donc précieux. Thriller et satire sociale KO fait froid dans le dos doublement. Sa fin paradoxalement optimiste viendra réparer le monstre.