Interview de Safinez Bousbia – El Gusto, le Buena vista Jasmin club

11 janvier 2012 Par
Hassina Mechaï
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El Gusto, documentaire retraçant l’histoire du chaâbi et de ses musiciens, est le fruit de la volonté et de l’acharnement de cette toute jeune femme. Safinez Bousbia, au travers de ce film, redonne vie, dignité et mémoire à une musique, âme de la Casbah et du petit peuple algérois. Rencontre avec cette réalisatrice irlando-algérienne…

Pour lire notre critique du film, c’est ici.

Comment est né ce projet D’El Gusto?

Par un enchaînement de circonstances. J’étais étudiante en architecture en Irlande. En visitant Alger, dans la casbah, je tombe en arrêt devant une échoppe tenue par un artisan miroitier, Mohamed El-Ferkioui, que l’on voit dans le film d’ailleurs. De fil en aiguille, il me raconte qu’il a été musicien et qu’il a été un des élèves de la première classe de chaâbi. Dans les années trente, cette classe se tenait dans la cave du Conservatoire municipal d’Alger et avait pour enseignant d’Al Anka, maître légendaire du Chaâbi. Cette classe réunissait alors des élèves arabes, juifs, berbères, à l’image de cette musique qui mêle les chants andalous, les chants religieux arabes et la musique berbère. J’ai proposé alors à Mohamed El-Ferkioui de retrouver ses camarades qu’il avait perdu de vu depuis parfois plus de 50 ans.

Et que découvrez-vous ?

Tout simplement de belles histoires. Des hommes qui avaient chanté, aimé Alger, La Casbah et qui portaient en eux une mémoire qu’il ne fallait pas laisser s’éteindre. J’ai décidé alors de faire connaître ces musiciens oubliés…

Comment avez-vous obtenu l’implication de Damon Albarn (Leader de Blur et de Gorillaz) ?

J’étais une étudiante en architecture irlando-algérienne, sans lien avec le cinéma ou la musique. Mais je me suis investie et ai tout investi pour ce projet. J’ai vite compris qu’il fallait lui donner une dimension internationale pour assoir sa crédibilité. J’ai contacté Bono et Damon. Ce dernier, intéressé, s’est rendu à Alger, a aimé cette musique qu’il compare à un diamant brut. Il a dirigé l’album signé par sa maison de disque EMI. Une tournée internationale s’est enchaînée. Et le film a pu se faire.

Et les musiciens, quand vous les avez retrouvés, comment ont-ils réagi ?

Certains étaient remplis d’espoir de voir enfin le chaâbi, leur apport à cette musique si algérienne enfin reconnus. D’autres ont été peut être plus dubitatifs, voire méfiants. Il a fallu les convaincre. Et puis, de retrouver d’anciens camarades qu’ils croyaient morts, cela a beaucoup aidé.

Pourquoi le chaâbi a-t-il été autant oublié ?

Au départ, sous la colonisation française, les riches familles « indigènes » privilégiaient l’andalous. Le chaâbi, c’était la musique populaire, la musique des pauvres quartiers de la Casbah. Ensuite avec l’indépendance, cet état de fait est demeuré. Encore actuellement, peu d’associations culturelles algériennes promeuvent cette musique, contrairement à l’andalous, et c’est dommage. Mais paradoxalement, le fait que cette musique n’ait pas été récupérée l’a préservée d’un certain académisme musical. Le chaâbi est une musique qui a besoin de l’improvisation, de la liberté pour s’épanouir.

Peut-on dire que l’histoire du chaâbi se confond parfaitement avec celle de l’Algérie ?

Oui bien sûr. Le chaâbi est avant tout une musique des quartiers populaires d’Alger et surtout de la Casbah C’est la musique des échoppes, des coiffeurs, des dockers, du petit peuple algérois. Mais avec ce film, il s’agit d’entendre une autre histoire de l’Algérie, une histoire qui ne sera pas officielle. Par exemple, j’ai découvert que le chaâbi a eu son rôle dans la guerre avec ses chansons codées qui appelaient à l’indépendance de l’Algérie. L’Algérie s’est construite sur des influences multiples ; elle est plurielle, le chaâbi est à son image.

C’est une musique qui illustre bien les rapports entre la France et l’Algérie, notamment avec la communauté juive qui vivait en Algérie ?

Oui, elle est incontournable. Les musiciens juifs ont été partie prenante du chaâbi. Quand je faisais mes repérages à Alger, les gens m’interrogeaient. Quand j’expliquais que je préparais un film sur des musiciens juifs et arabes, on me disait : « bien sûr, on a vécu avec eux, ils étaient avec nous ». Robert Castel, un des musiciens juifs du groupe a eu cette phrase d’ailleurs : « les Algériens n’ont jamais considéré les Juifs comme des colons ».

Votre film est aussi une question sur l’identité algérienne. Le chaâbi serait-il une belle métaphore d’une « algériannité » ?

Oui, l’identité algérienne est faite d’apports successifs, entre le nord, le sud, l’est l’ouest. Et le chaâbi célèbre cela. Je voulais montrer à une société algérienne qui s’est repliée sur elle après la décennie de plomb que son identité est en elle et qu’elle n’a pas à aller la chercher ailleurs. Ces musiciens sont des patrimoines vivants d’une mémoire algérienne qui ne doit pas être perdue. Il y a tellement de chansons, musiques qui sans eux seraient perdues. Il y a un vrai travail à faire pour garder une trace de cette musique qui est l’âme du peuple d’Alger.

Le film sera-t-il distribué en Algérie ? Surtout que le pays fête cette année le cinquantenaire de son indépendance.

Pour le moment nous attendons l’aval des autorités algériennes. J’espère que cela sera possible. Mais surtout ce que je souhaiterais c’est faire jouer El gusto, avec tous les musiciens, arabes et Juifs, à Alger. Que les Algériens voient ce film, qu’ils entendent cette musique dans des salles officielles et que le statut de l’artiste en Algérie soit enfin reconnu, voilà ce à quoi je veux m’atteler…

Informations Pratiques


El Gusto, Date de sortie, le 11 janvier 2012 (1h 33min)- Réalisé par Safinez Bousbia. El Gusto sera en concert au Grand Rex les 9 et 10 janvier