Charles S. Cohen : « Ma première découverte de la France : le cinéma » (français) [Interview]

22 mai 2017 Par
Sarah Lapied
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Si les grands films français, de Truffaut à Doillon, peuvent être vus au cinéma aux Etats-Unis, c’est en partie grâce à Charles S. Cohen, fondateur du Cohen Media Group en 2008. Il est en effet l’un des principaux distributeurs du septième art français aux Etats-Unis, et depuis le 27 février 2017, partenaire de la Cinémathèque Française. Nous l’avons rencontré pour lui demander d’où lui vient son amour du cinéma et ce que représente le métier de distributeur.

Je me suis un peu renseignée sur vous et j’ai vu que vous aviez tourné un film à 16 ans… C’était même un peu avant… J’ai toujours aimé le cinéma.

Quel est le premier film qui vous ait marqué ? Peut-être Easy Rider, ou Z, ou A Hard Day’s Night (4 Garçons dans le vent)…

Et si vous deviez n’en choisir qu’un ? Easy Rider, c’était rafraîchissant, excitant, très différent, avec une approche très européenne. C’était à un moment des Etats-Unis où le cinéma connaissait de grands changements. De la même manière que la Nouvelle Vague a influencé le cinéma à l’international, elle a influencé le cinéma américain, avec son usage de la photographie, de la musique, et c’est devenu un film très important pour les jeunes qui étaient en colère contre la guerre du Vietnam et le gouvernement. C’était un film très anti-gouvernement. Z fut aussi un film important parce qu’on avait l’impression que c’était radicalement nouveau : c’était un film pionnier car il avait pour sujet une intrigue politique. Les Etats-Unis sont ensuite revenus dans ces thématiques avec All the President’s Men (Les Hommes du Président), qui est un film avec une grande signification politique.

Avez-vous une relation particulière au cinéma français ? Est-elle liée à votre intérêt pour la politique et l’Histoire ? J’ai toujours adoré l’Histoire française, j’ai lu des choses sur Napoléon. Le cinéma français évoque un beau pays qui apprécie par-dessus tout les belles femmes, le bon vin, les parfums, la mer, et aussi l’architecture, le design, les belles villes comme Paris. Quand j’étais jeune et que je n’étais jamais allé en France ni en Europe, ma première découverte de la France s’est faite à travers le cinéma. Le fait de voir les films de Claude Berri, François Truffaut, Claude Chabrol et Jacques Demy m’a ouvert les yeux d’une manière inédite. La musique était magnifique, les intrigues étaient plus modestes que celles des grosses productions, c’était des histoires humaines. Ce qui continue de me séduire dans le cinéma français, c’est qu’il renferme des histoires dont la portée est universelle. La plupart des grands films français traitent de sujets familiaux : c’est tout à fait universel et cela parle aux Américains.

Vous êtes à Cannes avec deux films français ? Oui, nous avons très tôt participé au film Rodin en tant que co-producteurs et distributeurs. J’étais à Paris la semaine dernière et j’ai acheté L’amant double, qui est mon troisième film d’Ozon. Je suis un grand fan de lui et je pense que celui-ci est son meilleur film.

Vous produisez les films, vous les distribuez, est-ce que vous cherchez aussi les salles de cinéma où les diffuser ? Tout à fait, je viens d’ouvrir le cinéma Quad à Greenwich Village (New York), entre la cinquième et la sixième avenue. C’était une grosse rénovation, ça m’a pris deux ans et demi. C’était le premier multiplex de la Côte Est, il a ouvert dans les années 70, et la rénovation a été un travail d’amour. On a aussi un cinéma sur la côte Ouest mais il est privé. Je vais aussi construire six écrans à West Palm Beach (Floride).

Qu’est-ce qui s’est passé pour vous en 2007 ? Il y a longtemps, en 1985, j’avais écrit un livre hommage au cinéma. Je connaissais un éditeur, je suis allé le voir avec cette idée, et il m’a dit de foncer. J’ai écrit mille questions et mille réponses sur le cinéma et j’en ai vendu 185 000 exemplaires. Il m’a demandé d’écrire une suite, mais je ne fais pas de suites. Un de mes amis m’a ensuite demandé de l’aider à financer le film réalisé par sa femme, Frozen Rivers, qui a remporté des prix à Sundance, aux Oscars… Ensuite, après 2008, j’ai songé à devenir distributeur, pour pouvoir faire partie de projets plus nombreux. Quand on produit un film, cela prend beaucoup de temps, et devenir distributeur a été un moyen d’être impliqué dans plein de films, de créer des relations nouvelles et importantes et d’importer de super films aux Etats-Unis, qui n’auraient pas trouvé leur place sinon. Le premier a été Outside the law, pour lequel nous avons été nominés aux Academy Awards. Ensuite j’ai rencontré des gens de Studio Canal à Paris et nous avons acheté quasiment 70 films.

Vous diffusez beaucoup de collections de films français restaurés ? Ce sont des films internationaux mais en effet, j’ai du Chabrol, Pialat, Rivette, Ozon, maintenant trois de ses films… C’est une grande collection de réalisateurs français que je respecte énormément, mais il y a aussi des films avec Buster Keaton ou produits par Merchant Ivory. C’est le film Maurice qui ouvre le Quad Cinema ce soir à New York, présenté par James Ivory. Nous avons déjà restauré environ 40 ou 50 films.

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Photo : Buck Ennis

Combien de personnes au total pour la production-distribution ? 24 en Californie, à New York et en Ohio.

Dans quel contexte visionnez-vous les films, allez-vous à des festivals ? J’ai toujours des collègues qui ont très bon goût qui regardent les films, mais récemment, j’étais à Paris, et j’ai vu deux films que j’ai achetés : le deuxième, avec celui d’Ozon, c’était Mon Garçon de Christian Carion, avec Guillaume Canet et Mélanie Laurent.

Vous avez aussi une passion pour le design : quel est le lien entre design et cinéma ? Tout dans le cinéma a à voir avec le design : c’est la façon dont le film est fait, à quoi ressemblent les bâtiments, comment sont construits les espaces. Ma fibre artistique est sensible au design.

Si vous deviez choisir un ou deux souvenirs de rencontres avec des réalisateurs et artistes, ce serait lesquels ? Il y a plusieurs années, j’étais dans un avion avec James Baldwin, c’était un moment très spécial. J’ai aimé passer du temps avec Costa-Gavras. Rachid Bouchareb était un bon ami à moi. Abderrahmane Sissako était aussi un bon ami et collaborateur et on travaille sur deux films en ce moment. Plus récemment, Julian Schnabel, l’artiste, on a fait un documentaire sur lui. Je trouve que passer du temps avec des artistes est très rafraîchissant et très stimulant. Ca m’aide à mieux comprendre l’art. Ce sont quasiment des dieux en fait !

Est-ce qu’il vous est arrivé de vous retrouver dans des situations inédites ? Tout le temps, et c’est ce que j’aime dans la distribution, ça me permet d’apprendre énormément sur de nouvelles choses et de découvrir des aspects de la vie dont je n’aurais aucune idée sinon.

Une dernière question à propos d’Asghar Farhadi et de son prix. C’est un film très politique et pourtant ça a été un grand succès en Iran… Oui, on le jouait quasiment sans interruption. C’est du cinéma sans frontières, ses idées sont stimulantes et provocantes. Je n’ai pas peur de la controverse et je m’amuse beaucoup.

Interview par Yaël Hirsch. Visuel : libre de droits.