Le Groupe Ouest: à Brignogan, lieu de vie pour un cinéma en liberté

21 décembre 2017 Par
Olivia Leboyer
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Mettre les idées en commun, pour apprendre à penser ensemble, en confiance : une utopie ? Non, car, justement, un lieu existe bel et bien. Brignogan, à la pointe du Finistère, accueille depuis 11 ans, au Groupe Ouest, des cinéastes en herbe, qui désirent confronter leur projet à d’autres points de vue, critiques et constructifs.

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TLC a eu la chance de venir à Brignogan, assister à quelques sessions de travail du Groupe Ouest. L’imagination ne naît pas dans le ciel platonicien des idées, mais d’une expérience vécue, éprouvée. A Brignogan, face à la mer, la beauté rude du littoral, nous rend cette évidence immédiatement sensible. Et lorsqu’on écoute Antoine Le Bos, qui a fondé le Groupe Ouest sur les lieux de son enfance, on saisit comment la passion du cinéma se lie, intimement, avec l’amour de la terre et des gens. Pour retrouver les liens dynamiques entre les bonnes idées de scénario, il faut, essentiellement, renouer avec la vie et les autres.

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Trop souvent, le cinéma d’auteur évoque l’image stéréotypée de l’artiste en souffrance, muré dans sa vision du monde, presque incommunicable. Or, un film ne vit que de sa rencontre avec les spectateurs, nombreux ou non. Exigeant, audacieux, le cinéma indépendant ne doit pas devenir hermétique, en ne fonctionnant que par méta-références. Le Groupe Ouest fait le pari que les réalisateurs peuvent se dépouiller de leur ego et apprendre à penser ensemble. Un film est toujours une aventure collective. En prendre conscience dès la genèse du film peut imprimer une dynamique plus vivante. Lors des sessions, en groupes ou sous-groupes animés par deux consultants scénaristes, les réalisateurs présentent l’évolution de leur projet. Une discussion critique, pied à pied, sur chaque point un peu branlant du récit, permet d’en affiner la construction.

Car un récit, comme le rappelle judicieusement Antoine Le Bos, ce n’est pas une recette de « prêt à penser », comme certaines ficelles hollywoodiennes opposant systématiquement le bien et le mal. Avec des récits binaires et creux, on finit en effet par produire l’Amérique de Trump. En Europe, c’est bien plutôt la culture persane, sur le mode du conte, qui irrigue l’imaginaire. Alors, pour bâtir un récit solide et qui embarque les spectateurs, il est nécessaire d’identifier une armature. Il ne suffit pas de brosser les protagonistes : encore faut-il déterminer les forces contraires, qui donnent au récit son sens. Quant à la fameuse « grande question » au cœur du film, c’est dans le déroulement de l’intrigue, avec sa chair et ses rebondissement, qu’elle se dessine en filigrane. Pas besoin de surexpliquer, par des dialogues désincarnés, artificiels. C’est en faisant interagir les enjeux narratifs (la puissance) et les enjeux thématiques (l’âme) d’une histoire qu’on parvient à lui donner corps, au sens organique. Ce n’est jamais l’idée qui fait naître automatiquement l’émotion ; en revanche, l’émotion peut véhiculer, ou suggérer, une idée.

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Les sessions se déclinent en de nombreux formats, souples et qui peuvent se croiser: nous avons assisté aux sessions « de développement ». Si les sessions favorisent la vie des idées entre les réalisateurs, d’autres séances sont consacrées à l’interaction entre les artistes et les producteurs. Car un enjeu crucial, dans le processus créatif, est la phase où il va falloir convaincre un producteur. Et il est nécessaire de s’en préoccuper en amont, avant d’avoir achevé un scénario, dès la pré-écriture. Aussi le Groupe Ouest a-t-il mis en place un exercice très stimulant, le « raconte-moi », où le réalisateur doit raconter en 5 minutes tout son film. Placer son regard, capter l’attention, faire sentir les grandes articulations du récit, sont autant d’étapes à maîtriser. Dans le même temps, des producteurs, en petits groupes, s’exercent de leur côté (avant une autre session, où les deux groupes, producteurs et cinéastes, dialoguent) à se défaire d’habitudes critiques trop castratrices. Il s’agit de se délester des catégories platoniciennes ou judéo-chrétiennes du vrai et du faux, pour retrouver, à la manière de Nietzsche, le cœur et la chair du projet. Refaire confiance au monde et à ses perceptions, c’est tout l’enjeu. Sentir comment un film, de l’intérieur, respire, et non juger en bloc. Il faut partir à la chasse à la perle, à la petite zone d’espoir au cœur du projet, pour redonner confiance à l’auteur. Pour que les producteurs et les cinéastes puissent se comprendre, il est indispensable d’instaurer un langage commun.

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Passionné, bouillonnant d’idées, Antoine Le Bos s’intéresse aux apports des sciences cognitives, pour comprendre le phénomène d’apprentissage, les rouages de la pensée. Le « comment comprendre » s’apparente énormément au « comment créer ». Etablir des ponts entre les disciplines, entre les métiers, mais aussi entre les territoires : si le Groupe Ouest est situé à Brignogan, il ne demeure pas isolé dans sa bulle. C’est à l’échelle de l’Europe que le projet se développe. Avec LIM (Less is More), notamment, où de nombreux pays européens partagent leur expérience sur le thème « comment concevoir un film, avec des contraintes et des moyens réduits, et sans que cela soit vécu comme un frein à l’imagination ». Avec la société civile, il s’agit aussi de créer l’interaction : ce sont ces gens de la vraie vie qui seront les futurs spectateurs des films. Aussi le Groupe Ouest, financé pour moitié sur fonds publics et pour moitié sur fonds privés et mécènes, associe-t-il intimement les entreprises bretonnes partenaires à ce processus créatif. Dans la salle à manger, les portraits des donateurs rappellent aux artistes ce lien avec le tissu social. Et, derrière le bar, ce sont les photos des nombreux réalisateurs passés par Brignogan (et sans les noms) qui nous regardent avec complicité.

visuels: logo officiel et photo officielle du Groupe Ouest; photo du phare de Brignogan et de la salle à manger ©Olivia Leboyer.