Festival du Film de La Rochelle : le génie Bresson et Bergman, l’humour des Studios Aardman

2 juillet 2018 Par
Cedric Chaory
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Un coup de poing avec Dogman, les zygomatiques bloqués avec Cro Man, une claque magistrale avec Fanny et Alexandre : les trois premiers jours du Festival international du Film de La Rochelle impressionnent par une programmation riche de 200 films-pépites.

"Dogman" - Mattéo Carrone

« Dogman » – Mattéo Garrone

Vendredi 29 juin.

À l’instar de l’affiche signée Stanislas Bouvier pour cette 46ème édition, où se cache le visage d’Ulla Jacobson derrière un bel éventail (image issue de Sourires d’une nuit d’été d’Ingmar Bergman) nombreux sont les festivaliers, en cette heure caniculaire, à remuer cet objet, manufacturé ou bricolé sur la base de quelques pages d’un Libé ou d’un programme déchiqueté. Sous la verrière d’une Coursive pleine à craquer et surchauffée s’impatiente une foule venue à l’ouverture d’une édition toute particulière du FIFLR*.

En effet celle-ci signe l’arrivée d’une nouvelle équipe. Prune Engler, discrète mais emblématique déléguée générale du Festival, passe le relais, après quarante ans de présence, au jeune duo Sophie Mirouze et Arnaud Dumatin. Passés l’introduction musicale de l’Orchestre philarmonique de La Rochelle – medley de Chaplin, Nino Rota, BO de Batman et Chicken Run – les discours officiels, les présentations diverses et variées débute enfin le film inaugural : Dogman puissant drame humain signé Matteo Garrone.

Matteo Garrone, déjà 2 Grand Prix à Cannes pour ses précédents films Gomorra et Reality signe là une œuvre forte, maîtrisée et éminemment picturale. Dans une banlieue perdue et pauvre, quelque part en Italie, sans doute non loin de la mer, vit Marcello toiletteur pour chiens. Avec Alida, sa fille pas encore adolescente il partage sa passion de l’exploration des fonds marins. C’est pour s’offrir ses virées en mer qu’il accepte de temps à autre d’être complice des larcins (et autres méfaits de taille) de Simoncino, ancien taulard qui terrorise le quartier. Seulement un jour, la jeune brute l’entraîne dans une affaire qui va avoir pour conséquence de l’exclure définitivement du quartier.

Drame humain en forme de saisissants portraits d’hommes, Dogman aborde la question des choix que l’on fait et de leurs conséquences. En auscultant le fonctionnement humain dans ses extrêmes, allant jusqu’à filmer la violence la plus « bestiale », la confronter, plan sur plan, au comportement des animaux de Marcello, le réalisateur italien tente de comprendre pourquoi un homme aussi calme et bienveillant que Marcello trahisse ses proches pour un criminel de bas étage ? Glaçant.

Samedi 30 juin

Avec les rétrospectives d’Ingmar Bergman et Robert Bresson, on sait d’ores et déjà que l’édition 2018 du festival ne sera pas celle de l’humour, et ce samedi 30 juin nous l’a confirmé via Mes dix-sept ans de Philippe Faucon (1996), Une femme douce de Robert Bresson (1968) et Premières solitudes de Claire Simon (2018), 3 films autour des affres de l’adolescence.

Redécouverte d’un ancien téléfilm de Philippe Faucon, où déjà se dessine le profil d’une œuvre à fleur de peau, Mes dix-sept ans coécrit avec le documentariste William Karel, ne déroge pas aux préférences du cinéaste, qui, une fois encore recentre son sujet autour d’un personnage principal – ici Barbara, sublime Valentine Vidal – fougueuse adolescente en crise, dont le mal de vivre assombrit le beau visage d’ange triste. Sans fioritures, sans hystérie, à hauteur d’hommes, le réalisateur parvient toujours à maintenir un équilibre, pourtant difficile, entre la violence et la retenue. On songe à Pialat, Cassavetes quand d’autres y voient du Bresson dans cet art du peu et de la nuance.

Bresson, justement. Que propose ce jour la rétrospective de ces 13 films présentés en collaboration avec la Cinémathèque française ? Une femme douce, le cru 1968 !

Debout près du corps de son épouse, qui vient de se suicider, un homme se remémore leur vie passée, tentant de comprendre les raisons de son geste. Lorsqu’ils se sont rencontrés, deux ans plus tôt, elle était une lycéenne de 16 ans, orpheline et désargentée, et lui un comptable, froid et âpre au gain. Après leur mariage, il s’est vite convaincu que son épouse était infidèle. Sa jalousie obsessionnelle a peu à peu éloigné sa femme de lui. Préférant le mutisme aux justifications inutiles, elle s’est murée dans le silence… Le couple, la jalousie, l’argent, la place de la femme et ses aspirations, l’impossibilité de vivre à deux, telles sont les thématiques traversées par cette œuvre méconnue de Bresson. Dominique Sanda dans son tout premier rôle, les joues encore adolescentes et la bouche boudeuse, est ici captivante.

Très sensible documentaire, Premières solitudes est un film initiatique sur la parole qui s’échange entre des jeunes gens de dix-sept ans qui apprennent à se regarder, à s’écouter, à faire avec les histoires compliquées des un-e-s et des autres. Un an après Le Concours, sur le parcours du combattant pour entrer à la Femis, la réalisatrice Claire Simon, a seulement donné quelques mots clés à ces lycéens en classe cinéma-audiovisuel, puis capte les dialogues qui se nouent dans ce forum improvisé. Ce faisant, elle fabrique un espace-temps protégé, un être-ensemble temporaire où chacun-e dépose son fardeau et énonce son désir d’affranchissement. Mais de cinéma, d’études et de matières scolaire, on n’en parlera pas. A peine une des jeunes filles, la première du film, abordera-t-elle ses difficultés en maths. Mais, non, il sera surtout question de la famille de ces grands ados et de la manière dont ils la vivent et la décrivent. Et,  le constat est terrifiant. Au secours … j’ai besoin d’amour.

Dimanche 1er juillet

Des toiletteurs de chiens sanguinaires, de l’adolescence déprimée … Ne serait-il pas temps de se taper une toile en même temps qu’une franche rigolade, au troisième jour du festival ?

Cro Man, création 2018 des studios Aardman, est le film idéal pour cela. Après Shaun le mouton en 2015, les studios britanniques proposent l’histoire de deux tribus, l’une de l’âge de pierre et l’autre de l’âge de bronze, qui s’affrontent dans un match de foot (pré)historique. Sous la houlette du réalisateur multi-oscarisé Nick Park, les studios confirment une fois de plus leur talent en matière d’animation. Tradition oblige et tel le duo Wallace et Gromit, là encore le jeune héros est accompagné d’un ami à quatre pattes, qui fait office de sidekick à la présence indispensable : un Crochon, mélange entre un sanglier et un cochon, bien plus malin qu’il n’en a l’air. Cro Man s’offre une nouvelle galerie de personnages tous plus attachants et drôles les uns que les autres. Et même si le scénario possède quelques longueurs et légèretés, le film n’aura aucun mal à conquérir les plus jeunes. Les plus âgés, eux, se souviennent que la série Wallace et Gromit avait tout de même plus de … chien.

"Fanny et Alexandre" - Ingmar Bergman

« Fanny et Alexandre » – Ingmar Bergman

Fanny et Alexandre : durée : 3h10 … j’y vais, j’y vais pas. Le problème des films longs dans les festivals est qu’ils empiètent sur d’autres séances. Déjà que l’offre pléthorique de 200 films du festival vous oblige à des choix cornéliens. Allez j’y vais : il est urgent de découvrir enfin ce classique. Ce chef d’œuvre devrait-on écrire ! Le dernier film d’Ingmar Bergman (1983) est raconté du point de vue d’un enfant (Alexandre) ; l’imaginaire, ici, est celui, magnétique, chatoyant, du théâtre et des lanternes magiques. Le réalisateur y a tout mis de ses affrontements intérieurs : la religion et le théâtre, Dieu et l’acteur : après ç’en fut fini. Le grand réalisateur suédois ne travailla plus que pour la scène et pour la télévision.

Découvrir Fanny et Alexandre sur grand écran est un vrai choc culturel. Visuellement, d’une beauté étourdissante, le triomphe du film fut mondial. C’est pourtant dans des choses infimes qu’il vous bouleverse. Dans ces minuscules premières fois de l’enfance auxquelles seuls les grands écrivains et les grands cinéastes savent redonner de la puissance.

Un coup de poing avec Dogman, les zygomatiques bloqués avec Cro Man, une claque magistrale avec Fanny et Alexandre : c’est sport le FIFLR !

Cédric Chaory.

*FIFLR: Festival International du Film de La Rochelle