Festival du film de La Rochelle : la Finlande de Kaurismäki, l’adolescence de « Breaking Away » et le cinéma humaniste de Philippe Faucon.

5 juillet 2018 Par
Cedric Chaory
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Gravir les marches de la Tour de la Lanterne pour y découvrir l’expo Robert Bresson, écouter Philippe Faucon parler de son amour du cinéma, découvrir une perle de teen-movie Breaking Away : la 46ème éditiondu festival du film de La Rochelle se poursuit jusqu’au 8 juillet et n’a de cesse de révéler chaque jour une programmation plaquée or.

Lundi 2 juillet

Il est une règle à connaître au FIFLR : arriver 1h30 avant le début de sa séance pour y faire la queue sous un soleil de plomb. Pénible mais c’est l’assurance d’entrer dans une des salles du festival toujours archi-complète. Point de passe-droit ici : que vous ayez une carte illimitée, un simple ticket, une accréditation X ou Y, tout le monde à la queueleuleu et gare aux resquilleurs ! Un système de contremarque, testé cette année, tente de réguler le trafic mais n’empêche nullement les effronté-e-s d’esquiver les files d’attente.

Les festivaliers, échappés des salles obscures, qui se rendent à la Tour de la Lanterne, n’ont pas besoin, eux, de faire la queue. Au deuxième étage de ce vestige des fortifications médiévales qui protégeaient le port de La Rochelle sont exposées les affiches originales des films de Robert Bresson. Tout comme pour le maître du suspens Alfred Hitchock qui, en 2017 et dans une impeccable scénographie, avait vu certaines de ses affiches trôner dans une des salles du monument, le français a droit à son expo. Sobre, forcément sobre à l’image de ses affiches qui au fil des ans sont de plus en plus dépouillées. Et percutantes.

Il y a du Bresson dans le cinéma d’Aki Kaurismäki, c’est flagrant. Prenez Les lumières du faubourg (2005), film minimaliste à l’extrême. Cinéaste de la classe ouvrière finlandaise Aki Kaurismäki appartient à cette poignée de réalisateurs (comme Nanni Moretti, Hou Hsiao-hsien ou Kusturica) capables de saisir les fragments les plus révélateurs de notre époque. C’est avec ses personnages, peu loquaces, ne riant presque jamais qu’on songe à Robert Bresson. Sauf que Kaurismäki enveloppe le destin inexorable de ses personnages d’un humour froid, d’une pointe d’ironie. À la façon d’un Jim Jarmush en somme.

Dernier épisode de la Trilogie des perdants commencée avec Au loin s’en vont les nuages et L’Homme sans passé, Les lumières du faubourg est un film tendre et laconique, désespéré et pince-sans-rire. Koistinen y est veilleur de nuit, un pas grand-chose aux yeux du monde. Lorsqu’une jolie blonde glacée lui tombe dans les bras, Koistinen se prend à rêver d’une vie à deux. Mais la nouvelle compagne, dressée pour nuire n’est que l’appât d’un groupe de maffieux. Dans ce film Kaurismäki décrit l’impasse d’un asocial encore plus démuni, racketté à intervalles réguliers, licencié, battu, accusé à tort, expédié en prison. Ferré à sa solitude, renvoyé à sa médiocrité, Koistinen endure sans broncher et ne cherche aucune échappatoire. Le réalisateur finnois brise pourtant l’indifférence en recollant un à un les morceaux piétinés d’un cœur essoufflé. L’étroitesse et la perfection du cadre, le métal des villes, la sécheresse des rapports humains laissent entrevoir, in extremis, un sursis. Poussé à bout, en-dessous de tout, Koistinen recommence à rêver. Dans un film un peu moins inspiré que ses précédents, Kaurismäki évoque avec finesse le désarroi d’un homme face au monde contemporain.

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D’Helsinki à Casablanca : Présenté (et ovationné) à Cannes dans la sélection Un certain regard, Sofia de Meryem Benm’Barek est un portrait acide de la bourgeoisie marocaine.

Sofia conte l’histoire d’ une jeune fille de Casablanca, accouchant d’un enfant mais refusant de donner le nom du père à ses parents. Scandale dans la famille qui va chercher le moyen de « réparer » la « faute » de la jeune femme et de sauver son honneur. Pour sa première longue production, Meryem Benm’Barek a choisi de raconter, « sans porter de jugement », ce que peuvent traverser les « 150 femmes célibataires stigmatisées qui accouchent chaque jour au Maroc » et qui « encourent la prison ». Jouée par Maha Alemi, que le public a découvert dans Much Loved de Nabil Ayouch, Sofia est un petit bijou entre thriller social et étude sociologique.

Mardi 3 juillet

Lorsqu’un cheminot nommé Tsanko Petrov trouve des millions de lev sur la voie ferrée, il décide de remettre la totalité de la somme à la police. L’État reconnaissant lui offre une nouvelle montre-bracelet en récompense… qui s’arrête bientôt. Pendant ce temps, Julia Staikova, la directrice des relations publiques du ministère des transports, égare sa vieille montre. Ici commence la bataille désespérée dans laquelle se lance Petrov pour récupérer non seulement sa vieille montre, mais aussi sa dignité.

Sensation des festivals en 2016, Glory du duo bulgare formé par Kristina Grozeva et Petar Valchanov est une fable cruelle et drolatique sur un pauvre homme pris bien malgré lui dans un rouleau compresseur politique et médiatique, après avoir trouvé une forte somme d’argent égarée sur son lieu de travail. Portrait au vitriol de la société bulgare où politiciens vérolés et peuple sans voix (à l’image du personnage principal bègue), Glory est une bonne comédie noire imparablement inscrite dans la réalité sociale qui l’entoure.

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Mercredi 4 juillet

Décidément re-découvrir l’œuvre de Robert Bresson est un pur délice. Prenez L’Argent (1983) par exemple ou comment un faux-billet déclenche un engrenage qui poussera un être au ban de la société, puis au crime.

Ce mercredi, dans la salle, quelques spectateurs étouffent leurs rires face à la diction blanche des comédiens du film, les fameux « modèles » du réalisateur (et non acteurs). Rires qui traduisent le paradoxe Bresson, parangon d’un cinéma estimé pointu et intimidant mais d’une pertinence et d’une jeunesse éternelle. De ses acteurs-modèles, des voix blanches, de la pureté épurée des plans, du montage à la serpe, de la dimension spirituelle : tout a été dit sur le cinéma bressonnien. Dit, écrit, analysé, énoncé et rien ne semble aujourd’hui plus moderne aux yeux de celui qui se laisse porter par la poétique de ce cinématographe fragmentant le monde pour mieux le rassembler. Actuel, aussi, que cet art qui montre la fragilité du lien social, ce tissu gangrené par l’argent. L’Argent convoque littéralement la question de l’impossible rachat, avec ce faux billet initial qui, tel un virus, contamine le monde et déclenche une série croissante de violences. Alors que le fric s’étale sans pudeur, que le sens de l’honneur a été remplacé par celui des affaires, au point, précisément, de provoquer des « affaires » sans pudeur ni honneur, oui le chef d’œuvre L’Argent – sorti il y a 35 ans – est on ne peut plus actuel.

Voilà un film au destin particulier : Breaking Away de Peter Yates (1979). Son réalisateur connu essentiellement pour la réalisation de Bullitt et sa fameuse séquence course poursuite aurait-il imaginé que son teen-movie (un des premiers du genre) allait devenir un petit phénomène outre-atlantique ?

Rapportant au box-office 10 fois plus qu’il n’a coûté, remportant une dizaine de prix (dont un Oscar et un Golden Globe), se déclinant en série TV, Breaking Away narre les aventures de quatre adolescents issus de la classe ouvrière vivant à Bloomington, petite ville de l’Indiana qui trompent leur ennui entre baignades dans une carrière abandonnée, bagarres et drague. L’un d’entre eux, passionné par le cyclisme et l’Italie, va participer à une course le mettant en rivalité avec des étudiants issus des milieux plus favorisés …

Sorti sur les écrans alors que le Nouvel Hollywood faisait briller ses derniers feux et que la Mecque du cinéma entrait dans sa phase la plus consumériste avec la production en série de teen movies, Breaking Away possède un indéniable charme grâce à son histoire menée tambour battant qui, bien qu’elle respecte un schéma assez attendu, parvient à nous captiver totalement, du début à la fin. Après essuyé un bide monumental en France en 79, le film s’apprête à ressortir. À ne pas rater cette fois-ci.

Acclamé le soir précédent avec son nouveau film Amin, à l’affiche depuis le 15 mai dernier, Philippe Faucon répond ce jour, une heure durant aux questions du journaliste des Inrockuptibles Serge Kaganski. Né au Maroc, fils de militaire, le réalisateur n’a eu de cesse de parcourir le monde durant son enfance, carrière militaire de papa oblige. Le Maghreb, les Antilles, l’Océan Indien, chaque contrée traversée lui a appris qu’ici-bas nous sommes toujours l’étranger de quelqu’un et depuis le réalisateur façonne une œuvre dédiée à la France en marge. Sabine (1992), Samia (1999), les filles de Fatima (2014) ou encore Amin, tous empêtrés dans ces conflits intrafamiliaux sont le symbole d’une France marquée par le nomadisme et le métissage. Philippe Faucon filme ses personnages, leur failles et fractures, au plus près comme Pialat – un de ces maîtres – le faisait antan. Autre référence assumée du cinéphile : Robert Bresson. On y retrouve en effet ces mêmes sobriété, précision, l’humanité qui firent mouche en 2014 lors de la sortie de Fatima ou encore récemment sur Arte avec Fiertés, mini-série sur 30 ans de combat pour la reconnaissance et la liberté des identités.

Cédric Chaory.