Lili Hinstin : « Produire un film, c’est avant tout le rêver avec son réalisateur » [Entrevues, Programme]

23 novembre 2017 Par
Yaël Hirsch
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Avec un jury international et cinéphile (composé des cinéastes Stéphane Batut, Radu Jude et Emmanuelle Cuau, de la commissaire d’expositions Lea Bismuth et du directeur du Reflet Médicis Jean-Marc Zerki) , 6 premiers ou deuxièmes longs métrages et 11 courts métrages en compétition et des cycle autour du cinéma à la télévision, de Chaplin, d' »Hollywood avant la censure », de la réalité virtuelle (VR) et une carte blanche au producteur de Philippe Garrel, Kleber Mendoza Filhio et Paul Verhoeven, Saïd Ben Saïd (alias SBS), la 32e édition d’Entrevues aura lieu du 25 novembre au 2 décembre 2017. Comme chaque année, Toute La Culture sera à Belfort et pour nous faire patienter jusqu’à la semaine prochaine, la déléguée générale du festival, Lili Hinstin évoque certains points clés de cette superbe programmation 2017.

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Saïd Ben Saïd propose son « Festival rêvé », cette année à Belfort. Est ce de solliciter ainsi un producteur plutôt qu’un réalisateur ou un comédien ?
Quand j’ai créé la section “La Fabbrica” il y a 5 ans, elle avait pour but de sortir du discours auteurial pur et d’inviter des cinéastes accompagnés de leurs collaborateurs pour explorer le cinéma en tant qu’art collectif, où le geste de chaque technicien est une partie du projet esthétique du cinéaste. L’année dernière, nous avons élargi la réflexion à la question de l’acteur avec Melvil Poupaud, et cette année, j’ai proposé à un producteur, Saïd Ben Saïd, de mener cette réflexion avec nous. Je ne pense pas que cela ait déjà été fait. J’ai été productrice avant de devenir programmatrice, et je sais que c’est un métier qui a, souvent, pour origine l’amour du cinéma. Cela m’intéressait de faire avec un producteur une programmation sur le rêve, à rebours des clichés sur la profession. Produire un film, c’est avant tout le rêver avec son réalisateur. On ne fait pas toujours le même rêve et c’est pour cela que les relations sont parfois un peu compliquées ! Saïd Ben Saïd est allé chercher des cinéastes très importants, qui ne tournaient plus, et c’est grâce à sa cinéphilie que ce désir est né. Cela m’intéressait donc d’explorer ce chemin avec lui.

Comment avez-vous eu l’idée de proposer à Jeanne Added la responsabilité du jury musical du festival : celui qui remet le prix Eurocks One + One ?
Le Prix Eurocks One + One est l’un de ceux que je préfère à Entrevues. Il a la particularité de récompenser non pas la musique d’un film, mais sa composition sonore : la façon dont un cinéaste a agencé les différents sons de son film, musique comprise, pour servir sa mise en scène. Il est décerné par un jury composé de 5 jeunes entre 18 et 25 ans qui sont accompagnés par un.e musicien.ne. C’est un jury qui va regarder les films concourant à ce prix avec les oreilles grandes ouvertes, avec une mobilisation volontaire du sens de l’ouïe, ce qui est rare pour les spectateurs et très intéressant.
Depuis 3 ans, les Eurockéennes de Belfort se sont associées à ce prix et nous choisissons ensemble le parrain ou la marraine du jury. Nos choix reflètent l’éclectisme de la programmation d’Entrevues, de Lou Doillon à Hamé. Nous avions déjà proposé à Jeanne Added de participer à cette expérience et nous sommes très heureux qu’elle ait pu se rendre disponible cette année.

Qu’apprendra-t-on sur la VR à Entrevues ?

Pour moi, l’intérêt de travailler sur un medium aussi nouveau, c’est d’une part l’expérience de la perception très ludique qu’il procure ; je la compare – complètement théoriquement car je n’étais pas là – à l’expérience qu’ont pu faire les premiers spectateurs du cinématographe quand ils ont vu L’arrivée du train en Gare de la Ciotat et qu’ils ont cru que le train leur fonçait dessus. Les films en VR modifient la perception du proche et du lointain. On est « au milieu » du film, on a l’impression que les personnages peuvent nous toucher. C’est nouveau, c’est assez effrayant, et dans très peu de temps, nous serons complètement habitués à cette nouvelle perception, comme un spectateur d’aujourd’hui ne pourra jamais « croire », c’est-à-dire percevoir – équivalence intéressante – qu’un train filmé en frontal peut le percuter. Ça me fait penser au livre de Nigel Barley Un anthropologue en déroute où il montrait aux Dowayos du Cameroun des cartes postales représentant des lions ou tigres pour étudier leur rapport à la faune et les vieux du village les commentaient en les regardant à l’envers : une image est tout sauf naturaliste, contrairement à ce qu’elle paraît être. Elle se lit, et on apprend à la lire. Il n’est pas évident de « lire » un lion dans des lignes et des couleurs aplaties sur un morceau de carton.
On apprendra aussi en lisant le très beau texte d’Olivier Séguret pour notre catalogue qu’au-delà de l’aspect gamer et technologique du medium, il s’agit tout simplement de métaphysique pure, car il s’agit d’un rapport au monde.
Il y a très peu de propositions intéressantes en VR, beaucoup de films l’utilisent par curiosité technologique, comme un gadget, mais ne prennent pas du tout en considération la question du point de vue narratif, assez compliquée à mettre en scène puisqu’on est « au milieu » des séquences.
Nous avons choisi de montrer deux œuvres qui font preuve d’imagination dans leur utilisation du potentiel narratif de la VR : une sorte de « super-production » du studio canadien Félix et Paul, la plus longue fiction réalisée en prise de vues réelles en VR à ce jour : Miyubi. C’est très bien écrit, drôle, tout est pensé : la place du spectateur, les transitions entre les séquences (le petit robot n’a plus de batteries et s’éteint)… et le film d’un jeune cinéaste français, Benjamin Nuel, qui travaille depuis longtemps sur l’univers du jeu vidéo – notamment avec sa web-série pour Arte, Hôtel, qui mettait en scène des soldats désoeuvrés dans un monde qui se dépixellisait autour d’eux, dont il avait tiré un long-métrage que nous avions montré à Entrevues en 2013 – et s’attaque pour la première fois à la VR avec une fantaisie de science-fiction philosophique autour de l’univers de George Lucas : Héritage.

Quels sont les temps forts des rencontres professionnelles ?
Les rencontres professionnelles sont développées autour de 3 thèmes :
– la diffusion avec Les Rencontres régionales de la diffusion du cinéma indépendant qui proposent aux exploitants de Bourgogne Franche Comté et des régions environnantes 7 films présentés 1 à 4 mois avant leur sortie, accompagnés par les réalisateurs et les distributeurs. Ils pourront notamment découvrir cette année Madame Hyde de Serge Bozon ou La Nuit où j’ai nagé de Damien Manivel et Kohei Igarashi.
– la formation avec Les rencontres régionales de l’éducation aux images, consacrées cette année aux « nouveaux territoires musicaux du cinéma », avec une intervention de Thierry Jousse sur « le Cinéma est-il soluble dans l’électronique ? », une conférence sur Oneohtrix point Never, le compositeur de la BO de Good Time des frères Safdie ou Bling Ring de Sofia Coppola et une Master class avec Ilan Klipper et Frank Williams autour du film Le Ciel étoilé au dessus de ma tête.
– la création avec le Parcours jeunes talents, qui permet à des jeunes de la région de montrer leur film et de nouer des contacts privilégiés pour préparer leur prochain projet.
Nous accueillons encore beaucoup d’autres actions comme le stage Images en bibilothèques ou le collectif Doc’addict et la Boucle documentaire.
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