Entre les murs : l’admirable Laurent Cantet poursuit sur sa lancée

30 septembre 2008 Par loic | 2 commentaires

Entre les murs, Palme d’Or du dernier Festival de Cannes, est sur les écrans depuis mercredi. Avant même qu’il soit sorti, le film a créé la polémique : certains y voyaient une sérieuse remise en cause de l’autorité professorale ; d’autres étaient gênés par la description parfois sévère du milieu éducatif.
Mais la polémique met dans l’ombre le principal atout du cinéma de Laurent Cantet : la poésie…

Entre les murs décrit le quotidien d’un professeur de français avec les élèves d’une classe de quatrième. Pas d’intrigue principale, le film s’attarde essentiellement sur des échanges entre prof et élèves, des discussions sur la manière d’aborder le savoir et son utilité. Laurent Cantet adopte les murs d’une salle de classe, en fait un dispositif cinématographique et ne les quitte plus jusqu’à la fin. On ne sort en effet jamais du collège, et rarement de la salle. Le sujet du film est donc simple : les relations du professeur de français avec ses élèves.
Depuis mercredi, la plupart des spectateurs se sentent obligés de juger le professeur : a-t-il raison ou tort d’adopter ses méthodes pédagogiques si particulières ? Fait-il bien de désacraliser ainsi le savoir en préférant échanger sur des thèmes plus généraux avec ses élèves ? En ce moment, les Français brillent dans un art qui leur est cher, celui de la polémique. Alors que le film, lui, ne l’est pas.

Laurent Cantet poursuit sur sa lancée. Dans L’Emploi du temps, il mettait en scène un homme qui préférait rester dans sa voiture des journées entières plutôt que d’aller travailler. En bref, un homme qui ne trouve pas sa place dans le monde du travail. Ici, c’est le prof qui ne trouve pas sa place dans la classe ni au milieu de ses collègues. Encore pire, les élèves non plus ne sont pas à leur place (le film se clôt avec cette phrase de collégienne : « Je comprends pas ce qu’on fait ici… ») Mais ce film, s’il s’efforce de cerner au mieux le décalage entre les personnages et les lieux où ils sont, ne juge jamais. On est davantage dans le constat.
La grande force de Laurent Cantet – pourvu qu’il continue encore longtemps à faire des films ainsi… – est de faire partager la détresse de ses personnages avec une poésie des plus subtiles. Et réellement, Entre les murs est plein de cette poésie, parfois bouleversante, qui montre la perdition du prof et des élèves. Pour exemple, la séquence où Souleymane passe en conseil de discipline et où il est contraint de traduire les paroles des professeurs à sa mère et inversement. Alors qu’il subit la séquence, il doit jouer l’interprète : il traduit la plaidoirie de sa mère, ainsi que la sentence finale du conseil. On est donc bien dans le constat; on voit bien qu’il y a quelque chose d’absurde dans tout ceci, quelque chose qui ne fonctionne pas comme on le voudrait. Mais tout cela est indicible. Le constat ne peut vivre que dans la poésie. Or, peut-être que ceux qui polémiquent passent à côté de cette dernière…


Dès le premier plan, le réalisateur fait preuve d’un sens du cadre qui nous fait sentir qu’on n’a pas affaire à une petite chronique de la vie d’un collège quelconque. Chez Laurent Cantet, le cadre est le vecteur de la poésie et il libère la narration d’un quotidien trop terre-à-terre. D’un coup, grâce au cadre, les échanges entre prof et élèves sont passionnants, les personnages universels. Puisque le prof et les élèves sont perdus, ne trouvent pas leur place dans la société faite de cases à remplir (comme lors du conseil de classe), Laurent Cantet leur crée un nouveau cadre qui, lui, est sans limites et qui permettra à ses personnages d’exprimer mieux que jamais leur perdition. Ainsi était construit L’Emploi du temps, il en est de même pour Entre les murs. De l’intelligence et de la sensibilité de cette qualité, on en redemande.

Entre les murs, de Laurent Cantet. 2H08.
Librement adapté du roman de François Bégaudeau. Écrit par Laurent Cantet, Robin Campillo et François Bégaudeau.
Avec François Bégaudeau.

L. Barché


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