DVD : « Yuki et Nina », un conte des temps modernes par Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa

22 avril 2010 Par
Cecile David
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Hippolyte Girardot passe derrière les caméras et rejoint le réalisateur japonais Nobuhiro Suwa pour nous offrir une œuvre onirique autour du monde de l’enfance. Ironie du sort, le premier avait été initialement rejeté par le second lors d’un casting pour son film « Un couple parfait ». Les deux artistes se « réconcilient »  3 ans plus tard pour former un duo improbable dont l’imperfection contribue au charme de leur création.

« Yuki et Nina » c’est l’histoire simple d’une Franco-japonaise et d’une Française qui se lient d’amitié. Yuki et Nina. Deux syllabes, deux nationalités, deux « sœurs » inséparables. Et pourtant il est question de déchirement et d’abandon. Parce que leurs parents viennent troubler leur vie d’enfants heureuses par un divorce. Deux, pour être précis, l’un accepté, l’autre en cours. Nina vit seule avec sa mère, Yuki apprend que la sienne quitte le foyer et qu’elle va devoir la suivre au Japon, son pays d’origine. Les deux jeunes filles sollicitent leur imagination pour tenter de trouver un antidote à ce poison qu’est la séparation. Après diverses tentatives, elles décident de fuir à la campagne au fin fond d’une immense forêt.

En dépit d’un synopsis a priori sans vagues, le duo Girardot-Suwa parvient à nous servir un conte poétique abordé de manière originale et inattendue. « Notre idée était de rester à hauteur d’enfant dans la compréhension du monde, de ne pas tirer la narration du film vers l’histoire d’un couple qui se sépare » expliquent les deux scénaristes. Comme l’esprit d’un enfant, le récit avance à tâtons et voyage d’idée en idée, abandonnant un projet pour en adopter un autre. Il semble en construction, en constante évolution. Il s’agit là de la signature du duo franco-japonais, une symbiose qui dérange.

Le rythme imposé par les scénaristes peut troubler. Le silence fait partie intégrante du décor. Les mères respectives de Yuki et Nina, Jun et Camille restent parfois sans voix face aux désarmants propos de leur progéniture. Dynamiques, les fillettes préfèrent souvent l’action aux longs discours. Le silence ponctue les séquences. Ce procédé créé des longueurs inévitables en début de film. L’imprécision volontaire des gros plans renforce cette impression de nonchalance. Difficile alors de se plonger sans effort dans cette histoire sans surprises. Une scène en particulier peut gêner. Jun pleure à chaudes larmes en relisant la lettre écrite par « la fée de l’amour » pendant que sa fille la regarde fixement en se cachant derrière un sourire. Le spectateur est mal à l’aise tant le contraste entre l’état des deux personnages est saisissant. Finalement, on peut voir au travers de ces pauses des instants privilégiés de réflexion. On nous impose une pause, on refuse le précipitation. Petit à petit, le récit nous invite à nous glisser dans un monde de songes où la méditation est reine.

Lorsque les deux amies partent à la rencontre d’une mystérieuse forêt, le spectateur assiste au tournant du film. La « grande dame verte » devient tour à tour refuge, puis amie et enfin ennemie avant de prendre les caractéristique d’un lieu de transition. Un lieu où l’on passe du sommeil léger au rêve le plus profond, un lieu où Yuki avance pas à pas vers son but initial. La forêt rejette le duo Yuki-Nina, elle fait son choix. Le concept de trio paraît en effet inconcevable dans le récit. Les couples avec un enfant se quittent, les deux inséparables se perdent lorsque la nature prend possession de Yuki. La forêt est un lieu d’épreuve initiatique, de retour sur soi-même. En son sein, Yuki se laisse emporter par un monologue qui prend rapidement les traits d’une réflexion sur sa propre situation. Sa pensée évolue. Elle marche seule puis sort de cette forêt qui prend le pas sur elle. Elle atterrit… au Japon. La fillette envisage un monde qu’elle se refusait de concevoir, un monde dans lequel elle pourrait finalement s’épanouir. On saisit mal l’instant où elle se réveille. Se réveille-t-elle ? Les frontières entre réel et imaginaire sont flous et empiètent l’une sur l’autre.

A partir de cet instant, le drame familial s’évapore pour laisser place à monde chimérique tout droit sortie des rêveries de l’enfance. Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa en profitent pour saupoudrer de symboles leur création.

L’imaginaire constitue le pilier de ce conte. Yuki et Nina inventent des personnages issus du monde des fées ou des gobelins, des adjuvants qui pourront les aider à traverser la crise de la séparation. Dans un champs de blés, leurs mains poussent vers le ciel. Elles contemplent les nuages, leur donne la vie.

La scène finale, ravissante, reflète à elle seule cette troublante alliance du réel au fictif. Les couleurs et les personnages sont comme lissés. L’image que nous offre les réalisateurs semble extraite d’un récit fantastique et poétique. Alors que Yuki a accepté de suivre sa mère au Japon, elle retrouve le lieu de son rêve et invite sa mère à le redécouvrir avec elle. Jun et Yuki se retrouvent en pleine nature, mains dans la mains. La pluie commence à tomber, le champ de la caméra s’élargit. La mère et sa fille ouvrent leur parapluie et se fondent dans le vert et le bleu du paysage qui les entoure. Jun disparaît sous un tissu vert pâle et ne fait plus qu’un avec la forêt. Apaisée, elle a retrouvé ses racines et l’espoir qu’elle avait jadis perdu. Le petite Yuki devient bleu cyan et s’harmonise avec le court d’eau qui traverse la prairie.  Le bleu incarne l’énergie débordante de Yuki qui comme l’eau voyage de pays en pays. Comme l’eau, elle devient symbole de régénération. Yuki abandonne ses doutes et ses craintes et finit par accepter la dualité qui l’habite. Elle a trouvé sa place au Japon mais n’oublie pas la France et Nina à qui elle envoie régulièrement des vidéos pour lui conter sa nouvelle vie.

La forêt et le tournage au Japon sont des idées originales provenant de l’imaginaire de Suwo qui apporte douceur et poésie à ce long-métrage. La manque d’expérience d’Hippolite Girardot procure un peu de fraîcheur au travail de l’artiste japonais, un peu de candeur qui s’intègre parfaitement à l’univers enfantin dans lequel s’inscrit la réalisation.

« Yuki et Nina » raconte comment deux enfants qui tentent d’échapper au monde des adultes parviennent à plonger leurs aînés dans un monde onirique où culture japonaise et française s’entremêlent. Une belle histoire à « lire » ou « relire » avant de se laisser tomber dans les bras de Morphée.
« Yuki et Nina », Vitam, avec Noë Sampy, Arielle Moutel, Tsuyu Chimizu, France et Japon, 2008, 88 min, MK2, 19,99 €. Sortie le 21 avril.