Les neiges du Kilimandjaro à Cannes et surtout à Marseille

20 mai 2011 Par Smaranda Olcese | 5 commentaires

Cannes : les jeux d’apparences, le glamour à tout va, laissent place aux questionnements sociaux et politiques dans la programmation Un certain regard.

Robert Guédiguian revient à Cannes dans la sélection officielle. Les neiges du Kilimandjaro marque surtout son retour à Marseille, dans les quartiers nord, à l’Estaque et sur le port, avec les dockers et ouvriers, son retour également à la problématique sociale qu’il a dépeint dès ses premiers films avec audace et simplicité, dans une esthétique qui a toujours su trouver le juste équilibre entre une forme parfois ludique de conte contemporain et une lucidité sans concessions.

Depuis Ki lo sa, A la vie, à la mort, ses films ont toujours reflété les questionnements propres à un âge spécifique – celui de ses compagnons de route et acolytes fidèles Jean Pierre Daroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Marilyne Canto… et les voici maintenant proches de l’âge de la retraite. Mais Robert Guédiguian est un réalisateur qui sait se renouveler. Le film débute de manière poignante avec un tirage au sort – atmosphère lourde, tension palpable, visages tendus, marqués par les enjeux du moment. Les noms tombent – autant de destins mis à  l’épreuve. Pour certains, comme les personnages de Jean Pierre Daroussin et Ariane Ascaride, malgré ce licenciement, la vie continue de manière paisible : ils fêteront leurs 30 ans de mariage. Nous avons le sentiment de les avoir toujours connus dans ses films – couple mythique résultat d’une projection extradiégétique du réalisateur. La musique inonde le film chargée de nostalgie. Le titre est d’ailleurs emprunté à un tube des années 60 que la salle entonnera après 5 minutes de standing ovations à la fin de la projection de la salle Debussy au Palais des festivals.

Le réalisateur retrouve sa force narrative du côté de la jeune génération. Observateur aiguisé des réalités sociales, celui qui fut le réalisateur par excellence de la classe ouvrière fait avec ce film le constat amer de la fin d’une certaine tradition, et l’ébranlement d’une certaine solidarité qui lui est associée. Le film aurait pu s’appeler Les pauvres gens, d’après des vers de Victor Hugo. Robert Guédiguian ne se leurre pas, il témoigne de la déliquescence d’une classe sociale et se penche sur la nouvelle pauvreté : jeunes désespérés, sans perspectives, et non dépourvus d’une certaine radicalité. Il ne s’agit pas de condamner. L’acte du jeune ouvrier licencié au même moment du tirage aux sort, braquer son ancien collègue,  trouve ses raisons dans une situation sociale et familiale sans issue – il a la charge de ses deux jeunes frères dont une mère instable refuse d’assumer l’éducation. Grégoire Leprince Ringuet campe fiévreusement ce personnage, avec une étonnante justesse.

L’histoire se trame dans des tons plus nuancés. Le partage gentils-méchants, victimes- bourreaux n’a plus rien d’évident. Les certitudes de l’ancien syndicaliste qui a passé sa vie à militer s’ébranlent. Jean Pierre Darroussin incarne magistralement cet homme pris dans la tourmente et le doute. Il porte sur ses épaules la charge dramatique du film. Là où le personnage d’Ariane Ascaride affronte les épreuves de manière sereine, et celui de Gérard Meylan se braque dans un discours et une attitude presque réactionnaires, Jean Pierre Darroussin se remet en question, se montre capable de s’ouvrir à l’autre, s’y intéresser, essayer de comprendre, somme tout garde son humanisme.

Robert Guédiguian signe un film solaire, avec comme toile de fond ses paysages chers, les docs et le port de Marseille, sans pour autant faire de concessions sur la misère profonde qui menace cet univers : l’intolérance toujours prête à montrer ses crocs, la pauvreté intellectuelle dont la voix d’un personnage secondaire heureux de trouver de la lecture dans les prospectus publicitaires des grandes surfaces, que Jean Pierre Darroussin et Anais Ascaride distribuent afin de pouvoir joindre les deux bouts à la fin du mois, se fait l’écho.

Les neiges du Kilimandjaro, 1h47, réalisé par Robert Guédiguian, avec Ariane Ascaride, Jean Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Grégoire Leprince Ringuet

produit par Agat Films, distribué par Diaphana

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