Cannes, jour 8 : Lars Von Trier, même pas peur

15 mai 2018 Par
Yaël Hirsch
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Trois films en compétition et une mosaïque de coups de cœurs pour cette 8e journée cannoise.

La journée a commencé dans un soleil timide par 2 heures 35 de violence assez gratuite signée Lars Von Trier. Malgré le boycott par certains journalistes du fondateur du dogme après ses propos misogynes et antisémites, la projection de 8 h 30 était pleine. En sortant la question était : « alors ça t’a fait peur? ». Même pas mais cette version de L’Enfer de Dante avec Bruno Ganz en Virgile « Verge » aligne les clichés sur le psychopathe dans un bain de sang plus lassant qu’effrayant. On a cherché mais pas trouvé le propos…

A 11 heures, direction plage Nespresso pour l’interview de Benedikt Erlingsson, avec les étudiants de l’Eicar, notre partenaire. A Cannes pour son film Woman At War, génial plaidoyer pour l’activisme et la résistance pacifique au changement climatique, le réalisateur islandais nous a parlé des origines de son projet, de la manière dont il considérait l’environnement comme devant être la priorité de tous. Tourné dans la région de Reykjavik, Woman At War, qui était présenté à la Semaine de la critique, sort en salles le 4 juillet. Mais avant cela, vous pourrez bientôt retrouver notre interview.

11h30, nous sommes partis dans le thriller psychologique Fugue (Fugua) réalisé par la polonaise Agnieszka Smocynska. Alijia a perdu la mémoire et ne souhaite pas tant que ça de se souvenir. Alors qu’elle construit sa nouvelle vie depuis deux ans, sa famille la retrouve, et la voila obligé de devenir mère, fille, et femme. Inspiré d’une histoire vraie, le film porte en lui une réflexion profonde sur la possibilité de se réinventer complètement, dans une liberté la plus totale, sans conditionnement par la société, l’éducation et autres…En dépit de son passé et des personnes que nous laissons derrière soi. Malgré ce questionnement plus qu’intéressant, le film en lui même est peu convaincant, peu développé, un peu longuet. et suggestif à trop forte dose, ce qui ne fait pas beaucoup avancer l’histoire.

À 12h, direction la Quinzaine des réalisateurs, pour s’évader en Argentine aux côtés de Miguel, un amateur de vol à l’arraché. Hanté par les remords après avoir envoyé une vieille femme à l’hôpital en lui volant son sac à main, il va tout faire pour faire disparaître sa culpabilité. Son procédé ? Se faire passer pour un lointain neveu de cette femme, désormais amnésique et s’occuper d’elle jour et nuit. El Motoarrebatador présente une jolie quête de rédemption aux côtés de personnages attachants.

A 14h, l’ACID organisait une projection aux Arcades du documentaire La Reprise de Hervé le Roux, décédé l’année dernière. Trois heures très longues sur l’usine française de piles électriques Wonder dans laquelle une grève a éclaté en 1968 à cause des conditions de travail ignobles et du salaire miséreux des ouvriers et ouvrières. Le Roux interviewe ainsi des travailleurs, membres de l’Union Syndicale et de la CGT à la chaîne (comme les ouvriers qui travaillent) et prend très peu la peine d’améliorer son montage. Les visages défilent, les propos sont terriblement répétitif sans coupage et sans rien qui puisse empêcher le spectateur de dormir dans son fauteuil.

Il est 14 h 30 à l’hôtel Majestic Barrière lorsqu’Emilia Clarke a fait son apparition à la conférence Women In Motion, organisée par Kering. La comédienne, rendue célèbre par son rôle de Daenerys Targaryen, mère des dragons dans Game Of Thrones, a raconté son parcours et ses débuts dans l’industrie du divertissement. « Arrêtez de me demander ce que ça me fait de jouer des femmes fortes, c’est quoi, une femme forte ? », lance-t-elle aux journalistes venus l’écouter.

À 15h, le public de la Quinzaine fait face à un tourbillon d’émotion face au duo du film Carmen y Lola. Une immersion intense dans le monde des gitans espagnols et sublimée par une romance interdite entre deux jeunes femmes. Maîtrisé de bout en bout, le film est une ode à l’amour et à la liberté. On en ressort avec des papillons dans le ventre.

À 16h30, on embarque pour Un long voyage dans la nuit. Présenté au sein de la section Un certain regard, ce nouveau film du réalisateur chinois Bi Gan (signataire de Kaili Blues) possède un ton bien à lui : il aborde des sujets dignes d’intérêt – fantômes du passé, criminalité en Chine – avec une volonté de mélanger les temps, pour transmettre un trouble au spectateur. Le film pousse l’anticonformisme jusqu’à faire se munir le public de lunettes 3D, à ne chausser que lorsque l’écran l’indique. Un travail original.

À 19h, la Quinzaine présente son dernier film de la journée avec le retour de Philippe Faucon après Fatima. Il garde les mêmes thématiques avec Amin et nous présente la vie de ce sénégalais vivant seul dans un foyer, loin de sa famille restée au pays. Lors d’un chantier, il rencontre une femme avec qui une liaison se noue… Le film reste assez plat, notamment à cause de certaines maladresses et facilités dans le scénario. Tous les ingrédients sont trop facilement amenés pour livrer une intrigue vu et revue. Dommage car, Moustache Mbengue, l’acteur principal nous prend aux tripes par sa justesse dans l’interprétation.

A 20h, Bad Bad Winter d’Olga Korotko fait son apparition aux Arcades dans la section Acid pour nous emmener au Khazakstan. Après le décès de sa grand-mère, la fille d’un riche homme d’affaire rentre dans sa ville natale pour vendre sa maison. Ses anciens camarades de classe lui viennent lui rendre visible, mais les retrouvailles prennent une tournure inattendue. Prisonniers dans un huis clos et reflet d’une société en pleine crise éthique, où la violence surpasse la morale, la protection de sa propre vie est plus importante que tout le reste, et où la loi de classe remplace toute idée de justice… Malgré quelques petites longueurs, Bad Bad Winter est un conte morale audacieux et maîtrisé, où les personnages, ni-méchants ni-gentils donnent à réfléchir.

Le soir, postés devant l’hôtel Carlton, vers 23h, on a pu assister au feu d’artifice tiré sur la mer, pour célébrer le festival et la projection de Solo : A Star Wars Story. Les effets pyrotechniques se sont mêlés aux musiques de la saga galactique dans une grande effusion d’explosions, apte à impressionner les passants et à énerver les spectateurs en pleine projection. Un ennemi pire que Dark Vador a répliqué : la pluie.

Enfin, on a pu goûter à la très sympathique soirée du film Carmen y Lola, présenté au sein de la section quinzaine des réalisateurs et distribué par Eurozoom. Sur la plage de la quinzaine, pas remplie à outrance, les tubes pop et rythmiques hispaniques se sont enchaînés, et les verres de champagne aussi, dans une ambiance très détendue.