Ali, la chèvre et Ibrahim: un road trip philosophique et thérapeutique

7 juin 2017 Par
Donia Ismail
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Un duo étonnant: un simplet aux côtés d’un grand réservé, voilà la recette du premier long métrage de fiction de Sherif El Bendary sur vos écrans dès demain. Le cinéaste égyptien signe avec cette comédie dramatique le retour des comédies égyptiennes comme au bon vieux temps avec pour toile de fond: l’Égypte post-révolution.

L’oeuvre de Sherif El Bendary revient sur le parcours de deux hommes: Ali est un de ces personnages incompris par la société qui l’entoure. Et par sa mère surtout. Épris de sa chèvre -il est réellement amoureux, ils sont même fiancés, eh oui-, il rencontre Ibrahim, un ingénieur du son qui souffre d’acouphènes qui parasitent sa vie. Les deux jeunes hommes, accompagnés de la chèvre-fiancée, Nada, décident de quitter leur quartier de Caire et se lancent dans un voyage thérapeutique. Chacun découvrira l’autre et sa propre personne.

À première vue Ali, la chèvre et Ibrahim est l’une de ces comédies égyptiennes qui inondent les télévisions le week end au scénario simpliste. Les bonnes vielles comédies où Hakim joue le rôle principal ou encore Adel Imam, le De Niro égyptien. De bonnes blagues, un rythme assez efficace certes, mais on n’en sort pas réellement changer. Avec ce premier long-métrage de fiction, Sherif El Bendary a réussi un tour de force assez impressionnant: raconter l’histoire d’une amitié avec comme arrière plan une capitale égyptienne oppressante post-révolution. Car, si l’humour prend une grande place – il ne faut pas oublier que c’est une comédie avant tout- on ne peut s’empêcher de remarquer des allusions politiques.

À l’instar de Naguib Mahfouz dans ses oeuvres littéraires, qui dépeignait à travers des portraits la société égyptienne sous le colonel Nasser, Sherif El Bendary met en lumière la violence sanguinaire que referme le Caire d’après révolution, post-Sissi, « une révolution décevante » selon le cinéaste. Tentative de viol, répression policière, ce climat tendu conduit ses habitants à la décadence, à la prostitution, les rend en somme fous. Oui, fous. Et les deux personnages principaux en sont bel et bien la preuve. La capitale égyptienne devient un personnage à son tour, est personnifiée tout au long du film: « Le Caire brise l’âme [des personnages], elle les mange jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’autre issue que de se ridiculiser et finalement détester leur propre existence ».

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L’humour loufoque et le côté décalé des deux protagonistes, Ali et Ibrahim, ramènent une certaine forme de fraîcheur. Ils sont à la fois totalement différents et similaires. Si Ali est petit et marque par sa jovialité, Ibrahim, lui, semble plus triste, sérieux et s’impose par sa grandeur. Le parcours qui les rapproche à travers l’Égypte, fait apparaitre bon nombre de similitudes. Tous deux sont en proie à un deuil, ils sont la risée de leur quartier, ce qui les force à prendre la route. Les comédiens Ali Sobhy et Ahmed Magdy se complètent avec grâce. Si Ibrahim peut paraitre antipathique sur les bords, Ali lui renferme une forme de candeur qui touche le spectateur. Son amour inconditionné pour sa chèvre, Nada, déstabilise. Il est moqué par les habitants du quartier et surtout par les spectateurs. Une fois son histoire révélée, il émeut, touche.

La célébration du silence passe par la multiplication des sons. Ibrahim lance à Ali: « le silence est le plus beau des sons ». Le spectateur est comme assailli par des sons stridents, grinçants, dérangeants. On ressent la douleur et la gêne occasionnées par ces effusions. Le spectateur devient Ibrahim, grince des dents lorsque ses crises apparaissent. Des mouvements de caméra brusquent, Ibrahim se prend la tête dans les mains, s’agite. Les sons sourds transpercent les tympans du jeune homme et des spectateurs. Ne plus rien entendre devient denrée rare dans ce film. Oedipe s’était crevé les yeux pour échapper à son destin, Ibrahim lui tend à percer ses tympans.

visuel: ©ArizonaDistrib