A l’Étrange Festival, 22e édition, le très cohérent « Dark Circus » nous laisse heureux

13 septembre 2016 Par Geoffrey Nabavian | 0 commentaires

En plein cœur de Paris, au Forum des Images – ainsi qu’au cinéma Les Fauvettes – des films très inhabituels se disputent l’affiche jusqu’au 18 septembre. Sur un coup de tête, allez, on a choisi Dark Circus, de Julia Ostertag. Gagné : cette balade métaphorique dans des univers de sexe un peu extrême s’est révélée sincère, attachante, très explicite mais très… pudique, aussi !

Note de la rédaction :

Dark Circus - Shooting Dark Side Club - Foto House of Rough ArtsÊtre inconditionnel de l’Étrange Festival ? C’est aimer s’aventurer dans l’architecture exiguë du Forum des Images, c’est adorer patienter devant les salles de projo en compagnie de gens qui viennent comme ils sont, puis écouter des passionnés juste avant nos séances… On goûte surtout, à la folie, le nombre d’Expériences que propose la manifestation, qu’elles soient cinématographiques – les étonnants Il est difficile d’être un dieu ou I am here nous hantent encore – graphiques, ou musicales : Pere Ubu en 2014, The Residents en 2015, Jaz Coleman et Test Dept attendus en 2016… L’Étrange Festival est une marmite dans laquelle l’aiguillon artistique qui vous perce et vous laisse vidé d’air n’est jamais loin. Il permet aussi de se faire des films de genre un peu tordus – comme The corpse of Anna Fritz – ou des avant-premières attendues – It follows, Near death experience et The tribe en 2014… – et par-dessus tout, de visionner des œuvres rares, très rares : souvenir de l’énigmatique My blind heart, en 2014…

Dark Circus ? Un film qu’on ne pourrait pas voir dans un circuit de distribution traditionnel… A 22h, au cœur de Paris donc, on a eu rendez-vous avec cette balade métaphorique et un peu expérimentale, présentée non pas en Compétition, mais dans la section « Nouveaux talents ». Le programme la résumait ainsi : « A vingt ans, Johanna s’ennuie profondément dans son quotidien. Le jour où elle est renvoyée de son travail, elle commence à être prise de visions fantasmagoriques, et pénètre peu à peu dans un univers parallèle peuplé de personnages bizarres et de rites occultes… » On nous précisait également que la réalisatrice avait signé « des documentaires sur le monde des transsexuels berlinois [...] ou la culture underground ». Et Kay Garnellen, artiste performeur présent dans le casting, nous a parlé ainsi en amont : « je pense que le film, que je n’ai pas encore vu, va être très berlinois, compte tenu des différentes communautés dont il est issu« .

Le film commence en effet par nous présenter la vie grise de la jolie Johanna – jouée par la sensible Angela Maria Romacker – en des plans brillants, dans lesquels on la voit rêver à des fantasmes un peu durs, puis vite abandonner le monde commun – le salon de coiffure où elle travaille, ou ses copines – pour basculer dans un univers hanté par des visions sombres, avec un guide, une sorte de Lewis Carroll stoïque. Au début, un climat un peu menaçant règne. Puis on voit vite Johanna et son mentor s’aventurer dans une fête où quelques adeptes de sexe un peu extrême sont rassemblés : on y aperçoit du SM, du pony play… A ce point-là du film, on s’étonne d’être assez peu troublés, et de trouver envahissantes les nappes de musique qui baignent tout le récit. On se dit que les personnes présentées peuvent réellement exister, qu’elles sont peintes de façon à la fois réaliste et discrètement imaginaire. Tout va s’éclairer bientôt, en fait.

Car Dark Circus, loin de se livrer à de la provocation, à de l’hagiographie ou à de la pornographie, se contente de raconter quelque chose. On y suit le parcours initiatique de Johanna au sein d’une grande demeure, où elle est confrontée à des figures lui répétant sans cesse qu’elle doit « devenir ce qu’elle est », découvrir sa nature profonde, en fait. Le dosage très fin opéré par la cinéaste dans ses ingrédients donne une qualité rare à son film : l’humanité. Le monde que traverse notre jeune fille est peuplé de personnes, de vraies, pas de figures vainement provocatrices. Même si elles sont sanglées dans des robes noires cloutées, même si elles portent des masques parfois un peu angoissants, même si elles collectionnent des fétiches curieux, même si elles se livrent à des rituels SM – on en verra très peu, en fait – elles n’en restent pas moins des personnes. Dark Circus ne produit pas du trouble pour du trouble : il nous confronte à de l’humain. La musique et les quelques effets bigarrés sont là pour décaler cet univers, afin de mieux en restituer l’essence. Lors d’une scène de tablée, Salo de Pier Paolo Pasolini vient en tête. Une seconde. La comparaison s’arrête là : Salo est un sommet de méchanceté, de négatif. La réalisatrice Julia Ostertag ne regarde pas ses personnages ainsi, elle.

Tout le récit, en fin de compte, se passe entre adultes consentants, et à l’écart du monde normalisé : toute comparaison, tout message martelé est donc évité. Après une heure vingt-six de film, on se sent heureux d’avoir rencontré ces personnes. Après, certains quitteront la salle, ne désirant pas de regarder un film sur ce sujet – la réalisatrice montre des actes, sans être obscène, mais elle montre tout – ou estimant qu’ils en ont fait le tour avant la fin… Même s’il recèle des défauts – l’utilisation de l’anglais, un peu maladroite, notamment – Dark Circus n’en reste pas moins une tentative aboutie, en soi, qui nous laisse sur une fulgurance : une image de Johanna, la jeune héroïne – la réalisatrice elle-même ? – assise dans une salle de cinéma, et venant de regarder, comme nous, la fin du film. Une personne, une vraie, face à une artiste qui lui a parlé. Notre position, en somme, à la fin de tant de pièces et de films. Ne reste qu’à scruter, sur son visage, et avant que l’écran s’éteigne, les traces de ce parcours qu’on vient de visionner…

Visuel : © Julia Ostertag


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