Rencontre avec Will Poulter et John Boyega pour leur engagement dans « Detroit », de Kathryn Bigelow [Interview]

3 octobre 2017 Par
Yaël Hirsch
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Jusqu’ici ils étaient pour le public respectivement  Finn dans Star Wars VII et l’un des Revenants de Inarritu, ils incarnent désormais la réflexion sur le dérapage dans la violence. Les deux comédiens anglais Will Poulter et John Boyega incarnent deux des personnages principaux de la nouvelle fresque de Kathryn Begelow, Detroit. Boyega est Melvin Dismukes, un africain-américain travailleur et respectueux de l’ordre tandis que que, sourcils froncés, Poulter est Pillip Krauss, un policier qui pousse le zèle jusqu’au meurtre. Alors que le film, qui sort en France le 11 octobre 2017, se concentre sur une prise d’otage de jeunes gens noirs par la police de Detroit dans un motel, par temps de trouble social, les deux acteurs étaient de passage à Paris pour présenter le film en avant-première, le 30 septembre dernier. Rencontre avec deux jeunes artistes engagés, comme comédiens et producteurs, dans la lutte contre les préjugés.

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Vous êtes tous les deux Britanniques. Connaissiez-vous les événements de 1967 à Detroit, aux Etats-Unis? Et comment les avez-vous incarnés? 
Will Poulter : C’est une question que l’on nous pose souvent : est-il approprié de raconter une tragédie américaine avec des acteurs Britanniques ? Il me semble que oui. C’est une tragédie américaine, mais c’est un problème universel. C’est une tragédie qui nous concerne tous, et quand il s’agit de justice sociale et de droits civiques tout le monde est responsable. Les Britanniques ont également une histoire raciale, une relation compliquée avec la police, et des injustices sociales envers les gens de couleur. C’est un sujet pertinent aussi bien pour les Américains que pour les Britanniques, les Australiens, les Irlandais, vous voyez ? Il n’y a pas de frontières quand il s’agit de raconter ce genre d’histoire.
John Boyega : Cela reviendrait à dire que seuls les Américains ont le droit de réagir à ce qui se passe aux Etats-Unis. C’est pour cela que nous avons un Ministère des Affaires Etrangères ou des lois sur l’import et l’export : les Etats-Unis, qui sont la première puissance mondiale, sont interconnectés avec nous tous. Si quelque chose s’y passe, ça a des répercussions dans le reste du monde, et nous avons donc tous notre mot à dire peu importe notre nationalité.

John, votre famille venant du Nigeria, ressentez-vous un lien émotionnel particulier avec les mouvements des droits civiques ?
JB : Etre noir, c’est une expérience. Lorsque j’étais enfant, mes parents m’ont expliqué que j’allais découvrir le monde extérieur en suivant un chemin différent de celui des autres. J’ai grandi à Londres, dans un quartier qui est très multiculturel : des Italiens, des Chinois, des Algériens se partageaient l’immeuble dans lequel nous habitions. L’inégalité sociale se ressentait très fortement, elle a défini mon enfance. C’est pour cela que la discrimination sous n’importe quelle forme m’insupporte. Si un jour j’ai un enfant, je lui dirai la même chose que mes parents : c’est un message qui se transmet de génération en génération. Pour moi qui ai grandi au Royaume-Uni, le problème de la classe sociale était aussi important, voir plus, que celui de la race. J’aurais très bien pu devenir un de ces gens qui n’ont pas d’aides financières et qui se retrouvent marginalisés, donc oui, bien sûr, j’ai un lien émotionnel avec le sujet. D’autant plus que j’ai passé plus de temps comme une personne « normale », et beaucoup moins comme quelqu’un de connu et de prospère.

En parlant de classes, votre personnage est très intéressant car il est dans un entre-deux social aux frontières très floues…
JB : Il y a une sorte de simplicité, en fait. Imaginez, vous décrochez un boulot dans une librairie, tous vos amis sont très contents parce qu’ils pensent que vous allez pouvoir les faire bénéficier de réductions, mais votre patron vous l’interdit. Vous devez donc expliquer à vos amis que, même si vous travaillez dans cette librairie, vous ne pouvez pas leur faire de traitement de faveur. Ce type de conflit, auquel s’ajoutent des tensions raciales, est exactement ce à quoi Melvin est confronté. Il essaye autant que possible de rester dans cet entre-deux social, mais il est éventuellement forcé de choisir un camp. C’est une situation complexe, mais qui peut très facilement se concevoir.

Que pensez-vous de la scène finale, qui est une scène très importante pour votre personnage puisqu’il est confronté de plein fouet à sa couleur de peau ?
JB : C’était très intéressant, et très dur, d’assister à un tel revers de situation. C’est une position très compliquée, et dont on guérit difficilement. Le stress post-traumatique que Melvin ressent peut être comparé à celui d’un soldat, ce qui montre bien l’ampleur de son trauma.

Will, votre personnage peut facilement être qualifié de grand « méchant » du film. Mais en même temps vous parvenez à lui apporter de la nuance. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur lui ?
WP : Je voulais faire en sorte qu’il reste humain pour que les spectateurs puissent le comparer aux personnes qu’ils voient aux actualités. C’était important pour moi qu’il ne soit pas juste une sorte de force cosmique du mal s’écrasant sur l’hôtel tel un météorite, il devait être crédible en tant qu’être humain. Et, malheureusement, je pense qu’il représente une minorité de policiers qui continue d’exister aujourd’hui. Mon rôle, dans ce film, était de dénoncer ces individus, d’en faire un exemple de ce que nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir dans notre société. C’est là où Detroit se révèle être d’actualité : je ne vois pas de différence entre ce que nous montrons dans le film et le cas, par exemple, de Laquan McDonald, assassiné par un policier de Chicago qui a ensuite été acquitté par la justice. Et il y a, pourtant, cinquante ans entre ces deux évènements.

Le racisme est-il vraiment le seul problème dans le film ? Ou est-ce qu’il ne s’agit pas aussi de haine contre l’ordre et le système ?
WP : A mon avis, c’est une combinaison des deux, du moins pour mon personnage. Peu importe son uniforme, peu importe son métier, il sera toujours raciste, et est raciste avant tout. Ce qui est très malchanceux c’est qu’il est dans une position de pouvoir. Il est censé servir et protéger, ce que, étant raciste, il ne peut pas faire correctement. Nous ne pouvons donc pas avoir de racisme, point. Et encore moins chez les individus qui sont en position de pouvoir, comme le président des Etats-Unis, alors que c’est aujourd’hui le cas.

Dans vos entretiens précédents, vous avez qualifié les auditions pour vos rôles d’« intenses ». Est-ce exigeant de tourner avec Kathryn Bigelow ?
JB : Quand j’ai lu le scénario, j’ai tout de suite compris quel était l’objectif de Kathryn. Les auditions lui ont permises de voir si, en tant qu’acteurs, nous étions capables de dépasser nos limites pour offrir une performance réaliste. Pour un tel tournage, il ne fallait pas seulement s’assurer des compétences d’un acteur mais aussi découvrir qui il est vraiment, parce que nous allions travailler tous ensemble pendant plus d’un mois et Kathryn devait être sûre que, malgré la fatigue, nous irions jusqu’au bout et ferions honneur à nos rôles.
WP : L’audition était effectivement rigoureuse et minutieuse. Il y a eu plusieurs phases, ça a duré trois mois. Mais cela était nécessaire, puisque, comme John l’a dit, il fallait s’assurer que tout le monde avait la maturité et la sensibilité requises pour traiter d’un tel sujet. En plus de tout cela, Kathryn voulait s’assurer que tout le monde serait en sécurité, émotionnellement parlant.

Quelles leçons avez-vous tirées de cette expérience ?
JB : Pour moi, la leçon la plus importante a été de découvrir quel est mon rôle dans tout ça. Nous vivons dans un monde de plus en plus intense, un monde qui devient très problématique. Je pense que si j’étais un extraterrestre dans un vaisseau spatial, surveillant la Terre, je me dirais « eh bah, ils sont sur le point d’exploser ». Travailler sur ce film m’a permis d’apprendre quel est mon rôle dans ce combat pour la stabilité et la paix. En travaillant sur un film tel que Detroit, tu te poses forcément des questions, mais tu comprends aussi ce que tu as à faire.
WP : Comme John, travailler sur ce film m’a fait réfléchir au moyen de faire partie de la solution. Et j’espère que le film fera réfléchir beaucoup d’autres gens, qu’il les poussera à débattre sur les relations raciales et à faire des recherches sur leur héritage et leur rôle dans l’histoire. Souvent, ceux qui n’ont pas été victimes de discriminations raciales ignorent ou ne s’intéressent pas à cette histoire, ce qui n’est pas acceptable, surtout si la responsabilité de l’esclavage fait partie de leur héritage. Pour moi, la leçon la plus importante est donc de toujours chercher à faire plus, à apprendre plus, même si tu as déjà de bonnes connaissances.

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Vous avez tous les deux tenu des rôles importants dans des blockbusters américains, des films engagés, et des séries télévisées, mais vous êtes également producteurs. Avec vous un objectif commun avec ces multiples talents et casquettes?
JB : Après Star Wars, je me suis rendu compte que j’avais beaucoup d’exigences envers les scénarios. Je recherche notamment la variété. Je ne veux plus être un acteur à louer, mon éthique de travail a changé. C’est pour cela que j’ai créé ma propre société de production, Upperroom Entertainment, qui travaille sur Pacific Rim : Maelstrom, un film dans lequel je tiens aussi un rôle. J’ai dit à mes collègues, si une histoire n’a pas un point de vue intéressant, si ce n’est pas une histoire unique, alors je ne veux pas l’entendre. De nos jours, Hollywood est à court d’histoires originales ; c’est donc très important, pour les sociétés de productions, de privilégier ce genre d’histoires.
WP : Mes ambitions, ou plutôt mes réussites, en tant que producteur sont moins développées, du moins pour l’instant. Je suis intéressé par tout ce que je peux faire pour obtenir plus de contrôle au niveau créatif, pour orienter les choses dans une direction plus saine pour les spectateurs. Mais pour le moment, je me concentre sur mes engagements en tant qu’acteur.

Detroit, de Kathryn Bigelow, avec John Boyega, Will Poulter, Jack Reynor, Anthony Mackie, Algee Smith, Jacob Latimore, Hannah Murray, Mars Films. Sortie le 11 octobre 2017.

visuels : photos officielles du film