Rencontre avec Frédéric Sojcher, un réalisateur « malade de cinéma » et amoureux des acteurs

7 janvier 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Alors que l’avant-première de son film « Je veux être actrice » où il fait jouer et sa ravissante fille de dix ans Nastasjia et son papa, a lieu le 11 janvier et que le film sort en salles le 20 janvier 2016, Frédéric Sojcher a répondu à nos questions sur les acteurs et la transmission. Rencontre avec un « malade de cinéma » qui interroge les limites entre la vie, le documentaire et la fiction.

C‘est venu de votre fille l’idée du film ? C’est elle qui un jour a dit « c’est quoi être actrice » ?
Au début, ça devait être un autre film, appelé l’enfant et le philosophe, qui aurait été entre mon père et ma fille, et l’idée c’était de créer un lien à travers le film entre le grand-père et la petite-fille. Et aussi de parler de la spécialité de mon père : la philosophie. Mais on n’a pas trouvé de financement, c’est ça aussi le cinéma. Et puis on m’a dit : « Mais pourquoi tu ne développes pas plutôt un film sur les acteurs ? ». Tout a coup, ça a été une forme d’illumination. Ma fille a suivi des cours de théâtre et elle a toujours voulu être comédienne…

Y-avait-il un scénario précis pour le film ou est-ce tourné de manière plus « libre »?

Tout était prévu en fait. Et le film correspond à ce qui a été prévu alors que le scénario est totalement différent de l’origine. C’est ça qui est intéressant, ce mélange entre maîtrise et lâché prise. Il y a la structure qui permet au film d’advenir et en même temps il y a plein de choses auxquelles on ne pense pas qui peuvent advenir..

Les dialogues sont-ils « écrits » ?
Les dialogues sont pas écris pour les comédiens, mais les questions posées sont préparées ensemble en amont. Quant au rôle de ma fille, le film un mélange entre ce qui était écrit et ce qu’elle a improvisé sur le moment même. C’est à cela que Denis Podalydes fait référence quand il dit « tu joues un rôle ou t’es toi même ? ». Il a compris qu’il y avait un dispositif et une préparation. C’est ça qui m’intéresse : Quand est-ce qu’on commence à jouer ? Est-ce que par le jeu on peut atteindre une forme de vérité ? Est-ce que la fiction n’est pas une forme de documentaire aussi ? On joue tous un rôle aussi, qu’on soit acteur ou pas d’ailleurs… Comment se crée-t-on un personnage ?

Vous apparaissez à l’écran : en jouant un rôle ou en tant que vous-mêmes ?
A un moment donné, je me suis que je ne pouvais pas laisser ma fille tout seule devant la caméra. Donc au départ ce n’était pas prévu que je sois présent à l’image, mais je me suis rendu compte qu’il fallait que je sois présent pour faire la jointure entre mon père et ma fille. Donc j’ai été entrainé malgré moi.

A dix ans, quelle est la formation de votre fille pour être « actrice »?
Elle a commencé les cours de danse à quatre ans, et c’est par la danse qu’elle est arrivée au théâtre en fait. Dès l’âge de six ans elle était au Cours Florent. Maintenant elle est rentrée à Bruxelles au conservatoire où normalement on n’entre pas avant douze ans, mais ils ont fait une dérogation. Elle adore ça, jouer. Un agent l’avait remarqué, il lui a demandé de faire des castings, elle en a fait plein mais n’a jamais été retenue. Elle était soir trop jeune, soit trop âgée. La plupart du temps ils ne disaient pas pourquoi elle n’était pas retenue et c’était extrêmement dur. Donc je me suis dit que le meilleur moyen pour qu’elle soit prise, c’était de jouer avec moi.

Il y a une forte idée de transmission dans le film, notamment à travers la figure du grand-père…
Oui, il y a cette transmission passée par son grand-père. Et des comédiens d’un certain âge qui ont tous cette envie et cette capacité de transmettre. L’enjeu du film c’était de voir comment ça pouvait se passer entre Nastasjia et les comédiens. Ce qui est formidable, c’est que tous ont dit vraiment ce qu’ils pensaient, sans simplifier les propos à outrance. Ils ont gardé leur authenticité, leur profondeur, tout en restant accessible. Ils n’étaient plus dans un jeu, mais dans l’ouverture à l’autre. D’habitude il y a toujours une forme de représentation, il n’y a pas forcément autant de spontanéité. Face à un enfant, c’est particulier. Et une de ses grandes qualités d’actrice d’Nastasjia que souligne Philippe Torreton est l’écoute. Naturellement elle est curieuse et elle a envie d’apprendre. Son intérêt n’était pas factice, et je pense que ça s’est senti.

Mais la transmission d’un grand-père qui a été caché pendant la guerre c’est peut-être pas tout à fait pareil que n’importe qu’elle autre identité
Ce qui est très bizarre, j’ai appris sur le tard que mon père rêvait d’être acteur, et qu’il n’a pas pu parce qu’il a dû jouer le rôle d’enfant caché, il a dû changer son nom, et donc une sorte d’envie et de traumatisme dans le fait de jouer un autre rôle, de transformer son identité. C’est quoi être juif ? Pourquoi cette question est importante ? Parce qu’elle demande : c’est quoi être différent. Une réflexion importante pour éviter du repli sur soi, qui implique l’exclusion et qui amène aux pires dérives qu’on a connues au 20e siècle. C’est très important d’avoir une identité heureuse, et non pas une identité du repli sur soi et du rejet de l’autre. C’est aussi pour ça qu’il faut que la transmission se passe. C’est un poids aussi, on peut se dire qu’il est temps de passer à autre chose. Mais il ne faut pas renier ce qui s’est passé.

Votre fille veut être actrice. Elle fait déjà la différence entre la caméra et la scène?
C’est très différent pour elle je pense. Elle préfère le théâtre. Dans un film on est toujours en train d’attendre que ça tourne. Mais ce n’est pas le même rapport à la réalisation. Elle continue ses cours de théâtre, et elle adore ça. Elle voudrait faire beaucoup de théâtre et un peu de cinéma.

Les acteurs rencontrés sont très loin de son univers à elle et pourtant la communication passe…
On est dans un monde très étrange où souvent l’expérience n’est plus considérée comme aussi importante, parce qu’on est dans un monde très horizontal, où l’on transfère beaucoup d’information par internet. Mai j’ai la faiblesse de penser qu’il faut aussi du vertical et du trans-générationnel. On a toujours à apprendre des personnes qui ont un certain âge, comme eux ont à apprendre des jeunes. Jacques Weber dit joliment qu’il y a un point commun entre le vieil acteur et le jeune enfant : tous les deux ils arrivent à une sorte d’innocence. La boucle et bouclée, entre la jeunesse et la vieillesse.

Et vous, qui sont ceux vous ont le plus transmis ?
C’est d’abord des cinéastes. Travailler avec des acteurs est un plaisir et une motivation pour moi, mais ceux qui m’ont le plus appris, c’est François Truffaut. J’ai eu la chance, quand j’avais douze ans, d’avoir une correspondance avec lui. Et puis il y a un cinéaste belge, malheureusement aujourd’hui peu connu : André Delvaux. Il disait que pour lui enseigner et faire du cinéma, c’était la même chose : il fallait transmettre sa passion pour le cinéma. Et puis j’ai eu la chance de rencontrer Bertrand Tavernier. Je l’avais rencontré à l’occasion de mon premier long métrage et il m’a soutenu, il a été d’une grande générosité. Mais ce sont surtout tous les films que j’ai vus qui m’ont marqué. Depuis tout petit je vois minimum un film par jour, et pour moi c’est ça la vraie école de la vie. Truffaut se demandait souvent ce qui était le plus important entre la vie et le cinéma et j’ai la même maladie. Je ne dis pas que j’ai le même talent, mais ça n’empêche pas que j’ai la même maladie. Malade de cinéma.

Le cinéma est une école de la vie selon vous alors ?
Quand j’étais adolescent, je me projetais complètement dans les histoires d’amour qui me faisaient rêver. C’était un regard sur le monde qui passait par le cinéma, un regard sur la politique qui passait par le cinéma, un regard sur toutes les interactions qu’on peut avoir qui passait par le cinéma, c’est un sorte de condensé de vie. Les américains disent « Bigger than life ».

On est préparé par le cinéma ?
Dans ma jeunesse, j’étais amoureux d’une actrice, évidemment. Et à l’époque, sur l’affiche d’un de ses films, comme slogan de promotion, il y avait écrit « 10 sur 10 ». Et l’actrice en question c’était Bo Derek, dans un film qui s’appelle Ten. J’étais à Paris avec mes parents, et j’allais voir la plus belle femme du monde sur l’écran. Et il y a une autre femme qui est venue s’assoir à côté de moi dans la salle. C’était Catherine Deneuve. J’avais 13 ans et la vie rejoignait le cinéma.

Le format du film st particulier puisqu’il dure 1h… Où est-ce que vous avez envie de le montrer et à quel public ?
C’est important de parler de ça : Comment avoir des chemins de traverses, d’autres manières de faire des films et d’autres manières de les diffuser. Il y a trois étapes prévues pour le film : la première, c’est la salle. Il y aura beaucoup de débat avec les projections. Je pense que le film gagne à être vu sur grand écran. Je vais peut-être paraître prétentieux à dire ça, mais tant pis, j’assume, parce que ce qui est important à voir au cinéma, c’est les films qui ne nous laissent pas indemnes. Deuxième étape : il y a un livre qui va sortir, parce qu’il y a plein de propos d’acteurs qu’on n’a pas pu recueillir dans le film à cause des contraintes du format. La particularité c’est qu’on n’a pas d’agrément pour le film, et donc il y a un DVD qui sort avec le livre. Enfin, la troisième et dernière étape : est la diffusion sur France 2, d’une version un peu raccourcie du film (58 minutes). Ce sera diffusée pendant le Festival de Cannes. On a donc construit quelque chose de différents, pour essayer de faire exister le film à travers différents média et chacun a son intérêt.

visuel : affiche du film

Pour en savoir plus sur le film et notamment sur les projections spéciales commentées par le réalisateur et ses guests, rendez-vous sur la page facebook du film.


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