Réédition : « Les Tueurs de La Lune de Miel » Chef-d’œuvre vénéneux du compositeur Leonard Kastle

25 juin 2018 Par
Gregory Marouze
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Toute La Culture vous propose la (re)découverte d’un chef-d’œuvre vénéneux : Les Tueurs de la Lune de Miel (The Honeymoon Killers) unique film du compositeur et chef-d’orchestre Leonard Kastle. Inspiré d’une histoire vraie sordide et porté par deux acteurs impressionnants, Les Tueurs de la Lune de Miel revient sur le parcours d’un couple d’amants criminels. Une œuvre terrifiante, romanesque, d’une modernité insolente. 

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Les Tueurs de la Lune de Miel : l’amour à mort

Fin des années 60, le compositeur et chef d’orchestre Leonard Kastle rédige un script sur un couple qui a défrayé la chronique aux États-Unis : Raymond Fernandez et Martha Beck. Meurtriers d’une vingtaine femmes entre 1947 et 1949, ils finiront sur la chaise électrique en mars 1951. *

Raymond Fernandez est un petit escroc qui détrousse des femmes en les rencontrant par le biais de petites annonces. Martha Beck est une infirmière solitaire, au physique ingrat. C’est dans le cadre de ces petites annonces qu’ils vont faire connaissance, tomber follement amoureux, s’associer dans une série de petits larcins et de crimes tous plus sordides les uns que les autres.

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Premier réalisateur pressenti : Martin Scorsese 

Le hasard fait parfois bien les choses : alors qu’il met en scène régulièrement des opéras, Leonard Kastle ne souhaite pas réaliser Les Tueurs de la Lune de Miel. Le producteur Warren Steibel approche le jeune Martin Scorsese pour mettre en boîte le film. Mais le traitement proposé par Scorsese déplait à Kastle, qui se décide à réaliser le film lui-même avec comme chef-opérateur Oliver Wood,  engagé lorsque le futur réalisateur de Taxi Driver était encore impliqué dans le projet.

Le duo a peu de temps pour mettre en scène le film, peu de moyens. Ils tirent alors parti des faiblesses de leur production.

Quand on revoit Les Tueurs de la Lune de Miel en 2018 – le film fut réalisé en 1969 -, on demeure tétanisé par l’aspect brut de décoffrage de la mise en scène, son aspect réaliste, quasi documentaire.

Entre Massacre à la Tronçonneuse et Faces

Tourné en noir et blanc, Les Tueurs de la Lune de Miel suit d’une année La Nuit des Morts-Vivants de George A. Romero. Il précède de cinq ans le Massacre à la Tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper. On a un peu l’impression que le film de Kastle est le chaînon manquant entre ces deux films. On y retrouve le noir et blanc crapoteux du classique de Romero. Une folie, une violence qui sont présentes dans le chef-d’œuvre de Hooper. On peut déceler également dans Les Tueurs de la Lune de Miel, l’influence de la Nouvelle Vague française et du cinéma de John Cassavetes. Au niveau de la « forme », nous ne sommes pas loin de Faces (1968).

Kastle fait parcourir tout le long de son film la 6ème symphonie de Gustav Mahler. Il dit : « J’ai pensé que Mahler pouvait m’aider à approcher et à montrer ce que Hannah Arendt a désigné comme la banalité du mal

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Filmer une scène de meurtre comme une scène d’amour

Effectivement, la banalité du mal, le meurtre, la bêtise, aussi, sont filmés par Kastle. Le film est parfois à la limite du soutenable (il fut interdit aux moins de 18 ans). Une scène continue de choquer et met mal à l’aise : le crime perpétré par Martha Beck et Raymond Fernandez sur une pauvre femme. Le tout est filmé dans la durée, en temps réel. On a l’impression que Kastle s’est souvenu du vieil adage cher à Hitchcock : « Filmer une scène de meurtre comme une scène d’amour ». C’est exactement cela. L’issue fatale s’achève en une forme d’orgasme pour le couple de tueurs en série.

Autre moment terrifiant : l’assassinat hors champ d’une petite fille par Martha Beck. L’idée qu’on tue une enfant est déjà choquante. Que le crime soit commis par une femme, l’est peut-être davantage. Le fait que Kastle ne montre rien du meurtre rend la chose encore plus insoutenable puisqu’on imagine tout.

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Deux acteurs impressionnants : Shirley Stoler et Tony Lo Bianco

Si Les Tueurs de La Lune de Miel demeure un chef-d’œuvre grâce à la puissance de sa mise en scène (le film préfigure Henry, Portrait of a Serial Killer (1986) de John McNaughton), il l’est aussi par l’implication de ses comédiens. Shirley Stoler est effrayante en Martha Beck (elle trouvait là le rôle de sa vie), cette femme qui ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Tony Lo Bianco – qu’on verra par la suite dans French Connection (1971) de William Friedkin – impressionne en Raymond Fernandez. Jamais manichéen, il rend son personnage émouvant, pathétique et écœurant à la fois.

Le seul film de son réalisateur

Comme Dalton Trumbo avec Johnny s’en va-t-en Guerre (1971) et Charles Laughton avec La Nuit du Chasseur (1955) Leonard Kastle ne signe qu’un film. Ses scripts barrés ne trouvent aucun financement. Pas étonnant : ils portent sur les relations entre l’église américaine avec la mafia, Shakespeare et son chien, un cosmonaute amoureux d’un dauphin (?), … Leonard Kastle continue alors la composition d’opéras et l’enseignement de la musique à l’université d’Albany.

Mais ne vaut-il pas mieux ne signer qu’un film unique et que ce dernier soit un chef-d’œuvre ? Fut-il vénéneux, et à ne pas mettre sous tous les yeux. 

Grégory Marouzé

Synopsis : En Amérique, Raymond Fernandez s’inscrit dans plusieurs agences matrimoniales afin de se marier. En fait, une fois marié, il détrousse ses épouses et disparaît. Il rencontre, par ce biais, Martha Beck, une femme obèse qui vit seule avec une mère sénile. C’est l’amour fou. Mais lui veut continuer son activité de petit escroc et elle ne veut pas le quitter. Elle abandonne alors sa mère et le rejoint. Pendant que Raymond Fernandez approche de nouvelles postulantes aux mariages, Martha Beck, excessivement jalouse, reste à ses côtés, se fait passer pour sa sœur et s’immisce dans l’intimité des couples. On est alors témoin de l’itinéraire choc d’un duo qui passe de l’extorsion aux meurtres. C’est l’histoire vraie “des tueurs aux petites annonces” (The Lonely Hearts Killers) !

* Le fait divers donna également naissance à d’autres transpositions cinématographiques : Un Homme Fatal (Lonely Hearts,1991) de Andrew Lane, le réussi Cœurs Perdus (Lonely Hearts, 2006) de Todd Robinson, Carmin Profond (1996) du mexicain Arturo Ripstein et Alleluia (2014) de Fabrice Du Welz.

Les Tueurs de la Lune de Miel (THE HONEYMOON KILLERS – 1969) de Leonard Kastle

Avec Shirley Stoler, Tony Lo Bianco

Durée : 1h46

V.O.S.T.F. – Copie Numérique

Interdit aux moins de 16 ans

Sortie le 27 juin 2018

Visuels : © Mission Distribution

LES TUEURS DE LA LUNE DE MIEL FA from MISSION DISTRIBUTION on Vimeo.