Réda Kateb : « Il y a un regard qui peut s’ouvrir dans un moment où tout est fait pour réduire »

4 janvier 2016 Par Yaël | 0 commentaires

A l’affiche de Arrêtez-moi-là, Réda Kateb retrouve le réalisateur Gilles Bannier qui avait contribué à révéler le talent de l’acteur en lui donnant le rôle d’un truand passionnant dans la cultissime série Engrenages. En présence du joli chien qu’il a adopté lors du tournage resserré de ce film qui sort le 6 janvier 2016, rencontre merveilleuse avec un artiste à la fois charismatique, libre et habité.

Samson, votre personnage dans Arrêtez-moi-là, est saisi par la vie, arraché à son quotidien. Comment voyez vous ce grand flegmatique plongé dans la tourmente ?

Réda Kateb : Au début c’est un personnage qui est plutôt tranquille dans sa vie. C’est un Monsieur tout le monde, quelqu’un qu’on pourrait croiser n’importe ou dans la rue ou en prenant un taxi. Il vit dans une sorte de bulle de confort. C’est un chauffeur de taxi et il veut juste mettre à l’aise ses clients. Il n’essaye pas d’obtenir quelque chose des autres. Il veut que les choses soient harmonieuses autour de lui mais en même temps, il refuse par exemple de vivre avec sa copine. C’est aussi une harmonie un peu papier. Il aime sa bulle et refuse de se confronter au monde, d’une certaine manière.

Mais dans le film, il va être arraché de sa bulle justement et plus que confronté au monde. De force, il va passer à la moulinette judiciaire. La notion de révolte est particulière par rapport à ce personnage. Il essaye juste de comprendre ce qui lui arrive en fait. Comme il est innocent et que c’est un homme honnête, il pense que ça va être mis a jour de toute façon à un moment et il ne pense pas qu’il doive se défendre. Il a toujours un peu un train de retard par rapport à la situation dont il est victime.

On me demande souvent dans le cadre de la promo de ce film, pourquoi est-ce que ce personnage ne se révolte pas plus ? De la part des spectateurs il y a presque l’envie de le secouer ou de dire qu’il est un personnage trop gentil, qu’il devrait se rendre compte dès le début que son avocat n’est pas à la hauteur de la situation.

C’est un personnage très indépendant aussi ?

R. K. : Il a un côté vieux garçon. Il a sa musique, son chat. Quand je dis un monde un peu de papier, c’est comme sa chambre d’enfant. En fait, c’est un personnage qui est encore enfant, qui a du mal a grandir et curieusement il va prendre de la maturité par rapport a cette expérience-là.

Par rapport à son avocat justement, il y a une espèce de tendresse entre les deux personnages… Est-ce « trop gentil? »

R. K. : Déjà, dès le début du film le personnage de Samson est assez seul et au milieu de l’injustice qui lui arrive, il est plus seul que jamais. Il est complètement isolé. Son avocat est celui qu’on lui a donné, le commis d’office et il sait que toute sa vie est dans les mains de cet homme qui peut décider de l’aider ou non. Il y a une interdépendance entre les deux. L’avocat est nul certes mais en même temps c’est un petit avocat qui a passé toute sa vie a faire des petites affaires et d’un coup il y a une affaire aux assises avec un gros procès qui lui tombe dessus. Il n’est pas à la hauteur de la situation, de ce costume-là. Donc le personnage de Samson est vraiment dépendant de cet avocat pour pouvoir s’en sortir et en même temps il met très longtemps à réaliser qu’il va falloir qu’il se défende et qu’il trouve un argumentaire, une manière de révéler son innocence.

Qu’est ce qui vous a poussé à accepter le rôle ?

R. K. : Avec Gilles Bannier on se connaissait déjà ; on avait tourné la série Engrenage sur Canal +. C’était le premier rôle important que je faisais a l’écran, il y a une dizaine d’années maintenant. Je faisais vraiment le méchant, j’agressais des gens dès que j’arrivais dans une scène, un personnage vraiment odieux.

Avec Gilles, on avait réussi à tirer le meilleur scénario de la série et traiter avec plus de finesse ce rôle de méchant. Je m’étais dit que mon personnage était un homme qui a peur et souvent, la violence vient de la peur . J’ai beaucoup aimé la manière dont Gilles dirigeait, et j’ai aimé travailler avec lui. On est resté en contact, on se voyait de temps en temps et un jour il m’a dit qu’il écrivait en pensant a moi, mais il ne savait pas si il me proposerait le rôle. Je lui avais dit que moi non plus je ne savais pas si ça allait m’aller mais de m’envoyer le scénario. Dès que j’ai lu le scénario j’ai aimé tout ce qu’il y a entre les lignes. J’ai aimé la poésie du personnage. J’ai aimé l’idée de jouer avec des animaux, j’adore ça. J’ai senti aussi que c’était un vrai film personnel de Gilles Bannier, qu’il avait vraiment quelque chose de personnel à raconter. Sur la justice, sur la douceur qui peut être une force, toutes ces choses-là. Je trouvais un beau film pour faire ensemble mon premier rôle et qu’on fasse ensemble son premier film au cinéma. C’est une belle histoire dans notre relation.

Vous aviez lu le livre avant d’accepter le rôle ? Vous pensez quoi de la transposition à la France et notamment au sud de la France ?

R. K. : J’ai d’abord lu le scénario et plusieurs mois après j’ai lu le roman. Gilles Bannier parle souvent de la Côte d’Azur comme du Texas français, j’aime bien. Aussi bien dans ses lumières, que dans le climat, et chez les gens, c’est une terre de contraste. L’histoire pourrait très bien arriver en France où elle est transposée différemment que dans le livre où il est question du couloir de la mort. La prison est très décrite dans le livre et Gilles a fait des choix d’ellipses pour raconter ses choses là sans forcément avoir à les montrer dans la longueur. La prison est montrée par exemple, en trois petits passages de couloir, et un petit bout de salle de parloir.

Je trouve que le film est fidèle au roman et en même temps avec un contexte différent dans le sens où c’est pas la mise en images des pages de roman. Ça se passe en France avec le droit français, qui est différent du droit américain. Mais c’est des détails dans lesquels je ne rentrerais pas trop parce que je suis pas un grand spécialiste du droit.

Qu’est ce que vous vous êtes dit sur lui lorsqu’il est en prison ? Comment avez-vous fait jouer cette privation brusque de liberté ?

R. K. : Les scènes qu’on ne montre pas, il faut se les raconter soi-même. Même si dans le film, la prison n’est montrée que par des bouts de couloir, des scènes de parloir, sans les co-détenus… Ces quelques images, il faut que, moi, j’arrive chargé de toute une histoire pour faire même quelques pas vers la caméra. Ce que je me suis pas mal raconté c’est que ce personnage était en prison pour l’enlèvement d’une enfant, avec derrière l’idée surement de la pédophilie. En prison ça fait de lui un paria, je connais un peu le système carcéral et ce type de détenu est en isolement, il ne sort pas de sa cellule, ne côtoie pas les autres prisonniers et la plupart du temps, il prend beaucoup de médicaments pour tenir.

Pour la démarche, la bouche un peu pâteuse, le regard de cet homme une fois qu’il a passé du temps en prison, je n’ai pas pris des médicaments (rires) mais j’ai beaucoup pensé a ça. J’ai joué sur la fatigue du tournage, comme c’était un tournage très intense de 6 semaines et que je suis sur tous les plans à l’image.

Ce coté pâteux que vous décrivez, c’est peut-être ce qu’on ressent comme de la non révolte et un peu d’apathie ?

R. K. : C’est possible, en même temps il y a des moments où il se révolte et ça intervient à des moments clés. Finalement c’est comme taper la tête contre un mur. C’est une révolte, quand on met deux coups de tête, on a une bosse ou deux mais on se rend compte que ça ne va pas ouvrir une porte dans le mur. La question, était plutôt d’un point de vue formelle, je trouvais intéressant d’être dans un personnage qui essaye de décrypter, de décoder ce qui lui arrive et qui ne soit pas que dans l’incarnation de sa propre histoire mais il est aussi par moments spectateur. C’est dit un moment dans le film, « vous vous êtes comporté comme le spectateur de votre propre histoire ».

Je trouve ça intéressant parce que quand on joue les premiers temps on cherche a produire des effets par son jeux, on cherche à envoyer. Et plus je tourne, plus j’aime alterner le plein et le vide, jouer avec les creux, jouer avec les silences. Evidemment il faut que ça soit en accord avec l’histoire, c’est la première boussole, et là ça l’était.

A la fin, on a l’impression qu’il ne cherche pas à se venger. Il ne pense qu’à retourner à sa vie, comme s’il avait déjà faite le deuil du temps perdu…

R. K. : Ça m’a beaucoup touché cette chose à la lecture. C’est un type qui a une vie qui lui convient et on va le mettre plus bas que terre. Il voulait juste vivre sa vie, c’est pas une vie de gloire, pas non plus une vie d’homme riche mais c’est sa vie à lui quoi. ça me touche parce que savoir vivre sa vie c’est un vrai talent en fait. Faire un petit boulot simple et ne pas être aigri par ça, c’est presque un art. Qu’est ce qui fait que sortant d’une histoire comme celle-là, certains peuvent avoir perdu toute humanité envers les autres. Et une situation au contraire, ou d’autres sortent encore plus grands ? Je rencontre des personnages comme Samson quand je vais dans les prisons pour présenter des films : des prisonniers qui ont commencé des études en prison. Il y a un regard qui peut s’ouvrir dans un moment où tout est fait pour réduire.

visuel : Affiche du film et photo ©Legato Films

Photo  : Jean-Pierre Amet ©Legato Films


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