Nico 1988 – Original motion picture soundtrack (Gatto Ciliegia contro il grande freddo/Trine Dyrholm)

6 avril 2018 Par
Antoine Couder
| 0 commentaires

La bande-son du biopic que Susanna Nicchiarelli consacre à la chanteuse Nico est le fil rouge d’un film qui joue avec les lois du genre pour s’en affranchir brillamment.

Nico or not Nico. De l’aveu de la réalisatrice, le film n’aurait pu exister sans la performance de l’actrice Trine Dyrholm qui interprète et chante Nico dans son ultime période créative sans chercher le moins du monde à lui ressembler. C’est le deal de départ et de ce choix procède une série de mystères qui vont hanter le film. Nico or not Nico, Trine or not Trine ; on ne pourra pas trancher et c’est tant mieux. Dans une autre vie, la comédienne danoise a chanté de la pop, elle a même participé au grand prix de l’Eurovision. On la connaît surtout pour quelques reprises ponctuelles, notamment un magnifique « I will survive » à qui répond ici une cover du groupe allemand Alphaville « Big in Japan » ; texte glacé accroc à l’héroïne sous couvert de pop sucré. Nico ne l’a jamais chanté mais la réalisatrice l’a introduit dans la track-list pour évoquer l’époque, jouer de ce chaud et froid entre sa Nico  et les petits minets de Münster ( clind’œil à These days : I had a lover/I don’t think I’d risk another). Et le résultat est incroyable, longs soubresauts en tenue métallique et tremblante des fidèles GattoCiliegia contro il grande freddo, sorte de bad seeds italien, et la voix en éventail de Trine qui porte littéralement les images du film.

Naissance du rock’n roll. Susanna Nicchiarelli a tout fait pour sortir son film du biopic typique et encore plus du mythe glamour des années 60 et de ce qui en a suivi en termes de déroute. Elle commence par l’essentiel, les bombardements américains sur Berlin et l’anticommunisme viscéral, le vide de la célébrité, l’héroïne, les séparations et les retrouvailles familiales… Tout cela est dit avec peu de mots, souvent autour de l’inspiration de l’artiste interprète filmée en longs plans dans lesquels on sent crépiter le feu de sa créativité: les souvenirs des bombes, la naissance du rock’n roll et cette voix parfois un peu fausse, profonde et solitaire dont Trine Dyrholm formée au théâtre extrait quelque chose d’étrange. Une intonation très grave qui trouve sa source là où seuls les spécialistes reconnaitront celle qui a bouleversé les canons du post-rock de la fin des années 70 jusqu’au mitan des années 80.

All tomorrow parties. Dans leur profondeur silencieuse, ce clair-obscur qui flirte entre poussière et lumière, les moments live ponctuent ainsi le film qui conte les derniers de mois de Nico, son existence entêtée dans une avant-garde alors peu déchiffrable. Elle chante toujours « All tomorrow parties » ou « These days », le beau texte mélancolique de Jackson Browne mais elle y grave une solennité, un jusqu’au-boutisme que l’interprétation de Dyrholm souligne encore. Dans ce dépouillement hiératique d’une junkie solaire, la Nico de 1988 est enfin devenue la femme qu’elle voulait être, et elle en a payé le prix, celui des années 60, sans trouver cet apaisement qu’elle semble chercher sur les routes de ces improbables tournées est-européennes où on l’acclame comme une demie-divinité alors qu’elle sombre dans l’anonymat. Et c’est précisément entre ces deux points que le film transporte son spectateur, dans les recoins mal éclairés d’une biographie dont on saisit peu à peu le subtil agencement, entre pudeur et absolu, liberté et acceptation courageuse de son tragique destin.

(BO disponible sur Spotify)