[Interview] Luc Jacquet pour « L’Empereur »

15 février 2017 Par
Magali Sautreuil
| 1 commentaire

12 ans après « La Marche de l’Empereur », Luc Jacquet revient sur cette animal fantastique avec « L’Empereur », un documentaire émouvant et magnifique raconté par Lambert Wilson, que vous pouvez voir au cinéma depuis le 15 février 2017. Ces deux hommes, qui ont eu le privilège d’admirer les terres gelées de l’Antarctique et leurs Empereurs, nous livrent leurs impressions dans une interview. Qu’ont-ils bien pu raconter à « Toute la Culture » lundi dernier ?

Interview de Luc Jacquet pour « Toute la Culture » :

munier

Luc Jacquet au plus près de l’Empereur © Vincent Munier

« Toute la Culture » : « Comment a débuté votre idylle avec l’Antarctique et l’Empereur ? »

Luc Jacquet : « J’ai eu beaucoup de chance ! Je devais effectuer mon service militaire et il y avait la possibilité de travailler pour le CNRS. Il y avait une petite annonce dans mon école indiquant qu’il cherchait un biologiste pour une durée de 14 mois. J’ai sauté le pas, sûrement par besoin d’aventure. C’est ainsi que je me suis retrouvé en 1991, à l’âge de 23 ans, en Antarctique. J’ai ainsi découvert pour la première fois ce magnifique continent et fait connaissance avec mes premiers Empereurs, ainsi qu’avec les équipes de recherche de la base de Dumont d’Urville, située sur l’archipel de Pointe géologie, un des plus beaux endroits au monde ».

« Toute la Culture » : « D’où vous vient cette passion pour les Empereurs ? Que représentent-ils pour vous ? »

Luc Jacquet : « Je suis tout simplement impressionné par le charisme de cet animal et son impressionnante durée de vie. Certains Empereurs que j’avais rencontrés en 1991 étaient encore là! Cette espèce est en totale osmose avec le cycle de la banquise. Pour survivre dans ce milieu hostile, il s’est dépouillé de tout le superflu pour mener une vie épurée, centrée sur l’essentiel. Contrairement aux manchots Adélie, qui peuvent se montrer très agressifs pour protéger leur territoire, les Empereurs ont fait abstraction de ce genre de considération. Ils sont solidaires entre eux et n’hésitent pas à partager leur propre chaleur pour surmonter les périodes les plus froides. Mâles et femelles se relaient sans cesse pour s’occuper et nourrir leurs petits poussins, dans une parfaite équité. Chaque Empereur est doté d’un instinct prodigieux qui lui dicte ce qu’il a à faire sans l’avoir nécessairement appris. Les Empereurs sont à l’écoute les uns des autres et ont des capacités de résilience exceptionnelles. Ils sont capables de mettre tous leurs sens en sommeil pour plonger en apnée pendant une vingtaine de minutes à plus de 600 mètres de profondeur. Ces valeurs et ces qualités sont importantes non seulement chez les Empereurs, mais aussi chez l’Homme ».

« Toute la Culture  » : « Pensez-vous que les manchots Empereurs auront le temps de s’adapter aux bouleversements climatiques ? » 

Luc Jacquet : « Non. Le cycle de vie de l’Empereur est étroitement lié à celui de la banquise. Si rien ne change, il n’y aura plus d’Empereur d’ici une cinquantaine d’années. La fonte de la banquise entraîne des coulées d’eau douce. Or, l’eau douce gèle plus vite que l’eau de mer et paradoxalement allonge le parcours des Empereurs entre l’Oamok, où se trouvent leurs poussins, et l’océan, qui lui sert de garde-manger. Le duvet des petits n’est pas imperméable. Ils ne doivent pas être mouillés car le froid qu’ils ressentiraient alors les tuerait. Or, pour la première fois, l’année dernière, en Antarctique, il a plu ! Même s’ils n’aiment pas qu’on les touche, les Empereurs ne craignent pas les humains et pourtant, on leur fait beaucoup de mal ! »

« Toute la Culture » : « Quelles ont été vos conditions de tournage en Antarctique ? »

Luc Jacquet : « Nous avons tourné pendant l’été austral (toc : le moment où le climat est le plus clément). Nous nous sommes essayer à la vidéo à 360° et les caméras 4K nous ont permis d’être au plus près de l’animal. Surtout, pour la première fois, grâce aux avancées technologiques, nous avons pu filmer sous l’eau. L’équipe de plongeurs menée par Laurent Ballesta a réussi la prouesse de filmer à plus de 70 mètres de profondeur, dans une eau à -1.8°C, pendant une quarantaine de minutes, ce qui mettait leurs corps à rude épreuve. Les moyens techniques actuels ne nous permettent pas encore de descendre plus bas. L’Empereur, qui est capable de plonger à 600 mètres de profondeur, a encore de nombreux secrets à nous révéler ».

« Toute la Culture » : Quand vous êtes en Antarctique, avez-vous encore la notion de temps ? »

Luc Jacquet : « L’Antarctique est un continent magique, avec des étendues glacées désertiques à perte de vue. Durant l’été austral, il fait jour pratiquement tout le temps. Si l’on n’y prend pas garde, on peut facilement oublier le temps qui passe. Il est cependant de se forcer à garder cette notion de temps à l’esprit, ne serait-ce que pour garder un rythme biologique équilibré et une vie sociale ».

« L’Empereur » de Luc Jacquet, un conte écologique et touchant à découvrir à partir du 15 février 2017 au cinéma !