Le Caire confidentiel, le tournant de l’Egypte en polar haletant

3 juillet 2017 Par
Donia Ismail
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Récompensé par le Festival du film policier de Beaune, ce thriller explore le monde de la corruption dans une Égypte au bord de l’implosion. 

 The Nile Hilton Incident retrace la quête de vérité menée par un policier égyptien corrompu jusqu’à la moelle. Une jeune chanteuse est assassinée dans un des plus grands hôtels de la capitale, début janvier 2011. Au fil de l’enquête qu’il mène seul contre tous, il se rend compte que cette affaire semble atteindre les plus hautes strates de l’État: la garde rapprochée du président Hosni Moubarak serait liée au meurtre. Ce polar haletant, où le suspens est mené d’une main de maître, est à la hauteur des plus grands thrillers hollywoodiens.
Malgré un éparpillement que l’on peut ressentir au début du film, surement dû au fait que certaines scènes – où le suspens est à son maximum – retombent, comme un soufflé à la sortie du four, dans une banalité profonde, la fin parait comme une évidence. Tous les éléments s’emboitent parfaitement. On comprend alors tout.

Mais cette histoire devient en un instant l’Histoire de tout un peuple. Car si les aventures de Noureddine sont troublantes, elles sont d’une banalité infinie en Égypte. Ce que raconte le film, c’est la vie quotidienne des Égyptiens: l’argent qui se balade de main en main, qui ordonne tout, fixe tout. Pour qu’un policier s’acquitte de sa tache, lui donner 150 livres l’aidera surement à l’accomplir plus vite. Non seulement les policiers, mais l’État lui même entre dans ces magouilles: « Ils nous taxent à mort et se soignent à l’étranger » lance un protagoniste. Et c’est plus particulièrement cette corruption – en partie – qui déclenchera en 2011 ce qu’est devenu postérieurement la Révolution égyptienne.
Parallèlement à cette histoire là, grandit la protestation du peuple. Pendant que Nourredine enquête, un poste de télévision rappelle qu’en Tunisie, le printemps arabe débute. Pendant qu’il se trouve dans un taxi, le conducteur lui annonce que des manifestations de mêmes envergures auront lieu place Tahrir. La dernière image: un cortège enragé, qui a soif de liberté, afflue dans les rues du Caire: « Liberté!, Liberté! » s’écrit le peuple. C’est le 25 janvier 2011, le début de la Révolution égyptienne. On y voit des jeunes hommes déchirer une affiche du raïs au fil des minutes comme annonçant la fin de son règne sur l’Égypte.

2_photo-film-le-caire-confidentiel Fares Fares (Noureddine) subjugue par son interprétation. Il fait corps avec le personnage qu’il incarne. Hypnotisant. On le voit la cigarette au bec tout le long du film, comme perdu dans ce monde auquel il n’appartient pas réellement. Tous le rejettent: il se bat contre la corruption que, jadis, il utilisait, comme révolté, fatigué de son pays, « C’est le genre d’histoire auquel je reviens toujours: un homme contre le système » explique le cinéaste. Il continue coûte que coûte à poursuivre son enquête à ses risques et périls: « Vous vous croyez en Suisse? La justice n’existe pas ici ».
Mais le peuple, « la jeunesse [qui se soulève] contre la police et l’élite égyptienne corrompue » comme le décrit la productrice de film Kristina Åberg, le rejette de plus belle: « Nous ne somme pas comme lui ».

Le Caire en papier

Mais si le personnage principal possède l’écran, le maîtrise complètement, un autre personnage émerge: celui de la ville. Comme un refrain dans le cinéma égyptien contemporain, le Caire apparaît comme décadent, horrible envers ses enfants. Le portrait que nous dépeint Tarik Saleh est5_photo-film-le-caire-confidentiel à l’opposée de la vision fantasmagorique de la capitale égyptienne. On y voit la grande pauvreté -avec notamment les bidonvilles soudanais-, la corruption à tous les étages, la prostitution etc.

C’est en faisant quelques recherches annexes que l’on se rend compte que le Caire dépeint par le réalisateur n’est qu’une imposture: les chemins poussiéreux, la vie des rues, l’ambiance de la capitale a été dans sa totalité reconstruite dans un tout autre environnement: derrière les murs de l’appartement de Nourredine se cache Casablanca. C’est avec surprise que l’on apprend cela, tant Tarik Saleh arrive à nous duper tout le long du film. Il a réussi à choper LE truc. Oui, le truc qui vous rappelle le Caire et sa vie: le bruit. Si la capitale égyptienne est connu pour ses monuments datant de l’ère pharaonique, elle surprend par la cacophonie qu’elle dégage. Des bruits tantôt violents, tantôt aussi doux que de la soie: paroles, interjections, le Nil, le bruit des voitures qui circulent dans les artères de la ville millénaire, mais surtout la musique. Le bruit devient chanson. Ce film s’inscrit totalement dans la continuité de ce qu’est le cinéma égyptien: des images, une histoire où la musique finit par émerger. Comme un cliché, c’est Ahwak d’Abdel Halim qui revient à certains moments.

Malgré quelques fausses notes, le film de Tarik Saleh constitue une parfaite mélodie: à travers le polar cinématographique, le cinéaste égyptien fait le portrait d’une situation accablante non seulement en Égypte mais aussi dans l’ensemble de la région.

Visuels : ©DR