[Interview] TLC a rencontré Jean-Pierre Mocky

17 juin 2013 Par
Olivia Leboyer
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Jean-Pierre-Mocky-BelfortToute la Culture a eu la chance de rencontrer Jean-Pierre Mocky. La conversation a tourné autour de sa passion pour le cinéma et des difficultés actuelles du métier. Charmant, excellent conteur, grand cinéaste, Jean-Pierre Mocky nous a donné très envie d’aller découvrir son film Le Mentor, à l’affiche du Desperado.

Votre dernier film, Le Renard Jaune, est très réussi. En ce moment, à l’affiche du Desperado, il y a aussi Le Mentor, dont nous n’avions pas entendu parler.

Jean-Pierre Mocky : Oui, le Renard Jaune sort bientôt (le 26 juin), mais en ce moment, Le Mentor est encore à l’affiche du Desperado. Ce film est sorti le 10 avril, dans la plus grande indifférence. Nous avions pourtant organisé deux projections de presse, auxquelles aucun journaliste n’est venu. Il n’y a pas eu d’articles, aucune promotion, bien sûr, et le public ignore probablement que ce film est sorti. J’ai réalisé 67 films et, évidemment, il y en a qui me tiennent plus à cœur que d’autres. Pour plusieurs raisons, Le Mentor en fait partie. C’est un film que j’aime particulièrement. Le point de départ est autobiographique : ma rencontre, dans un café, avec une jeune fille sollicitée par un abruti. J’ai senti qu’elle serait malheureuse avec ce garçon, et je lui ai conseillé de le quitter. La suite du film, où je deviens son mentor, est imaginée.

C’est très paradoxal : vous êtes très connu, reconnu, et vos films n’ont pas de promotion…

J.-P. Mocky : Avant, jusque dans les années 1990, j’avais la critique de mon côté, de gauche comme de droite, d’ailleurs. Mes films marchaient très bien (Un drôle de paroissien en 1963, Solo en 1970 A mort l’arbitre ! en 1983, entre autres). Et puis, avec Jean-Luc Godard, qui est vraiment comme mon frère, nous en avons eu assez. Nous voulions être libres, indépendants. Plus de contraintes, plus ces films commerciaux où l’on nous imposait des choses. Alors, nous nous sommes mis en grève contre la connerie ! Nous avons quitté ce système, pour entrer dans l’underground. Ça fait quinze ans, maintenant, que je travaille dans l’underground, et forcément, mes films ont moins de visibilité et moins de couverture médiatique (avec deux exceptions, Le Furet en 2003 et Le Bénévole en 2007) ! Nous ne figurons même plus dans les journaux corporatifs. Mais je ne le regrette pas, la liberté est à ce prix. Tout revient extrêmement cher, de la sortie à la promotion. Les acteurs, moi-même, nous travaillons en participation, sur le mode d’une société de coopérative. Socialisme, de Godard, c’est moi qui ai prolongé son exploitation, par exemple.

Mes films ne passent malheureusement qu’au Desperado, à Paris, à certains horaires. Mais je viens de présenter Le Renard Jaune en ouverture du Festival d’Angers, où les réactions ont été très bonnes. Je suis également allé au Festival de Belfort, à Dax (où il y a un Festival satirique), et à Bron, où l’on m’a rendu hommage. A chaque fois, les projections ont été des succès. Cet été, je serai président du festival de Nîmes, en juillet.

Vous êtes également reconnu à l’étranger.

J.-P. Mocky : Oui, en Amérique, des Universités ont acheté mes films. Dans 98 universités, notamment en Colombie, mes films sont projetés, discutés, analysés, par les professeurs et les étudiants ! Aux Etats-Unis, mon ami Dustin Hoffmann va également organiser une rétrospective de mes films. Il les a tous vus. Sinon, mes films ont été achetés au Japon. Là-bas, ils sont très férus d’art, sous toutes ses formes, très curieux, et ils apprécient les indépendants. Evidemment, tout cela, ce ne sont jamais que de petites sommes, de l’ordre de 20 à 30 000 euros !
Or, aujourd’hui, pour sortir un film, il faut de l’argent. La sortie d’un film revient à environ 300 000 euros, c’est énorme. Là, j’ai quatre films déjà tournés, dans mes tiroirs, qui attendent de pouvoir sortir…
Moi-même, aujourd’hui, je suis un peu dans la position de Jean Vigo !
Jean Vigo, Louis Delluc, les gens connaissent les Prix, mais savent-ils encore qui sont ces cinéastes ?

AlloCiné m’a fait un prix pour annoncer Le Mentor, mais tout cela met en jeu de telles sommes… Etre pauvre devrait plutôt susciter de l’aide, pourtant ?

Mocky-et-Tom-NovembreVous avez votre propre cinéma, le Desperado, c’est aussi une liberté ?

J.-P. Mocky : Oui, au Desperado, on passe surtout de vieux films américains et, de temps en temps, l’un des miens, ancien ou nouveau. C’est une liberté, l’achat d’un cinéma permet de fermer le circuit. Mais mes films devraient aussi passer dans d’autres cinémas, aux Champs-Elysées, en province… Certains sortent rapidement en DVD, chez Pathé, ou bien ils sont diffusés sur les TV cryptées. A la télévision, c’est amusant, dans des journaux comme Télé 7 jours, où ils distribuent leurs 7, ils en mettent souvent jusqu’à 3 à de gros films commerciaux. Puis, quand ces mêmes films passent, deux ans plus tard, à la télé, ils ne leur donnent plus qu’un 7 ! Moi, en général, ils m’en créditent de deux… Bon, tout cela est un peu absurde.

Comme les systèmes des prix dans les Festivals, d’ailleurs, qui ne riment à rien. J’étais à Cannes, cette année… Pourquoi, un palmarès ? Les films ne sont pas comparables entre eux. On devrait les projeter, dans une atmosphère festive, sans toute cette compétition, qui met en jeu tellement d’argent… Il y a d’ailleurs des « cinéastes de festivals », qui réalisent vraiment leurs films dans la perspective du festival et du prix à remporter ! C’est assez sclérosant. Les sélections se ressemblent, elles sont très consensuelles. Lorsque Ingrid Bergman et Françoise Sagan, deux femmes admirables que j’ai bien connues, ont été Présidentes du Festival, elles n’ont pas fait de compromis, elles ne se sont pas laissé imposer des choix.

Les Prix, cela n’a pas de sens pour vous, de toute façon ?

J.-P. Mocky : Oui, je n’aime pas ces systèmes. Pour moi, il y a quatre catégories de cinéastes : les cinéastes commerciaux, qui gagnent énormément d’argent, et bien souvent en toute lucidité ; les cinéastes intellos-gentils, qui racontent leur vie, leur vie sexuelle, je couche, je couche pas, bon, c’est assez neutre ; les cinéastes « grands prétentieux » qui raflent les Prix aux Festivals, qui sont des machines à prix ; et enfin, les cinéastes comme moi et quelques autres (Jim Jarmush, Cassavetes, Clint Eastwood), qui sommes libres.

Pour être sélectionné à Cannes, il faut postuler… Il faut manquer d’orgueil ! La petite élite du cinéma, de la critique, bien souvent, programme le succès d’un film. J’appelle cela les 200000, cette poignée de personnes qui, de dîners en dîners, décide du retentissement d’un film qui, à un moment donné, va devenir le sujet imposé de toutes les conversations…

Le Renard Jaune, c’est un film de 2013 avec un côté rétro ?

J.-P. Mocky : C’est amusant, Le Renard Jaune, c’est une idée qui remonte à 1967 : au départ, les acteurs, c’étaient Bourvil, Simone Signoret, Maurice Chevalier, Elvire Popesco ! Changement d’époque, ceux de 2013 sont de très grands acteurs aussi : Michael Lonsdale, Béatrice Dalle, Richard Bohringer, Claude Brasseur… Le film a un côté rétro, bien assumé.

Vos acteurs vous sont très fidèles : Michael Lonsdale a joué dans 10 de vos films. Pour Béatrice Dalle, c’était la première fois ?

J.-P. Mocky : La première fois, oui. Béatrice est une femme extraordinaire, merveilleuse, dans le cinéma et dans la vie. Il y en a très peu, des femmes comme elle. Elle est fascinante. Elle disparaît souvent, comme ça, on ne sait plus où elle est. Une fois, en Roumanie, elle a disparu d’un tournage avec Mickey Rourke. En ce moment non plus, je ne sais pas où elle est… Elle est comme ça Béatrice, insaisissable, exceptionnelle.