[Interview] « Une vie ailleurs » : Olivier Peyon, Isabelle Carré et Ramzy Bedia répondent à nos questions

22 mars 2017 Par
Joanna Wadel
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Aujourd’hui sort Une vie ailleurs d’Olivier Peyon (voir notre critique) : un drame réaliste, humain et généreux nourri de réflexions sociologiques sur la famille, avec dans les rôles-titres, Isabelle Carré et Ramzy Bedia. L’équipe du film a accepté de répondre à nos questions, nous confiant combien l’argument dépassait le champ du tournage et touchait à leur propre vécu de parents. Parentalité, contre-emplois et décryptage du film, découvrez notre entretien triptyque avec Olivier Peyon, Isabelle Carré et Ramzy Bedia !

Olivier Peyon, réalisateur 

Toute la Culture : C’est l’un de vos premiers longs-métrages de fiction en tant que réalisateur, jusqu’ici vous étiez spécialisé dans les documentaires. Je précise de fiction parce qu’on sent néanmoins une connivence avec le documentaire dans Une vie ailleurs, visuellement avec le port de caméra, les gros plans qui jalonnent le film comme une suite de portraits, et aussi l’effet d’exploration d’une situation sociale et politique complexe, avec la réalité du pays en toile de fond ; les communions, la joie, la communauté, ces enfants qui jouent au foot, la vétusté des véhicules… etc. C’était intentionnel d’aborder cette histoire avec ce regard documentaire ?

Olivier Peyon : J’avais fait un premier film de fiction, « Les petites vacances » (2007) avec Bernadette Laffont et Claude Brasseur, l’histoire d’une grand-mère qui kidnappe ses petits enfants (rires). Cette fois c’est une fiction totale mais ça m’intéressait effectivement d’inclure la vie réelle de là-bas dans mon film. C’est pour ça que Luis, le garagiste qui loue la voiture à Ramzy est un vrai garagiste. En fait, quasiment tous les seconds rôles du film sont des gens de Florida, des non-acteurs. On a passé des castings sur place, on a tourné dans les vrais lieux, donc effectivement, il y a eu cette volonté. Après tout le reste c’est vraiment de la fiction, une histoire romanesque. La caméra à l’épaule c’est pas une caméra-épaule classique, je voulais quelque chose d’assez posé. La vérité c’est qu’on avait très peu de temps de tournage, donc il fallait prendre mes options. Et mon chef opérateur, qui vient de travailler sur le prochain Klapisch, est très fort pour faire des mouvements de caméra sans rails, mais assez fluides, naturels. Parce qu’en général quand on parle de caméra à l’épaule, il y a eu Rosetta (1999) des frères Dardenne par exemple, où vraiment… Alors que là c’est pas du tout ça, enfin j’espère (rires). Je voulais quelque chose d’assez fluide, d’assez romanesque. Donc oui, dès le début, au-delà de la manière de filmer, l’intention c’était d’inclure la population du village dans notre film. Je ne voulais pas que ça fasse carton-pâte. C’est vrai que ça ne m’intéresse pas de tout recréer. Je crée une histoire de fiction de toutes pièces mais après j’aime bien me nourrir du reste. D’ailleurs j’ai réécris des parties du scénario en fonction du lieu une fois que j’avais trouvé cette ville.

Toute la Culture : Parce qu’il y a un beau compromis entre la fiction et l’aspect brut du film. Au départ on est perdus, on débarque de l’avion avec les personnages, on s’attend à ce que le film soit vraiment grave en continu, avec des plans très resserrés, cette âpreté, justement vous parliez du style des frères Dardenne… Et finalement l’histoire, la fiction a toute sa place. C’est tendre, on sourit, sans perdre la portée réaliste. C’était ce que vous vouliez ?

Olivier Peyon : (Rires) Oui quand on dit « caméra à l’épaule », « documentaire » les spectateurs flippent un peu. Mais c’est vrai ce que vous dîtes, le film s’éclaire peu à peu. En fait le film est dans le regard de Mehdi. Ils arrivent de la veille Europe, avec cette gravité. C’est filmé comme ça, en fonction du soleil, on voulait que petit à petit le film s’éclaire… Je voulais un film chaleureux, un peu comme le personnage de Ramzy. Il pense que ça va être un pauvre petit enfant complètement traumatisé d’avoir perdu son père et sa mère. Mais en fait pas du tout. Il y a de la résilience là-dedans parce qu’il est entouré par sa grand-mère et sa tante. Finalement le film s’éclaire, aussi avec Maria qui est quand-même assez lumineuse. Et Mehdi découvre tout ça. Donc oui c’était volontaire. Ça me fait plaisir parce que c’était vraiment ce qu’on voulait faire. C’est un peu la tendresse et l’échange qui l’emportent. Le personnage d’Isabelle réalise qu’elle est à côté quand elle pète les plombs, qu’elle fait peur à son gamin et que ça n’est plus possible cette violence. Tiens c’est un peu ça. Après la violence il faut bien s’entendre ! On va changer le titre (rires).

Toute la Culture : Une vie ailleurs apporte un regard pluriel sur la parentalité. On le voit surtout avec Sylvie, qui incarne la maternité dans tout ce qu’elle a de plus crue, elle agit un peu avec instinct, elle est obsédée –et à juste titre- par le fait de retrouver son fils. Mais ce n’est pas parce qu’elle cherche à le récupérer que tout va bien se passer dans le meilleur des mondes, même si elle l’espère en disant par exemple qu’ils vont courir l’un vers l’autre et qu’une fois qu’il sera dans ses bras « toute la peine, toute la souffrance, tout ça disparaîtra ». Au contraire le film montre qu’être parent, est tout sauf inné et que la filiation ne suffit pas à faire un parent, comme le dit Ramzy, qui voit les choses de l’extérieur, ou la fin puisqu’on ne sait pas ce qu’il se passe au final. Ça reste raisonnable, c’est une réconciliation en devenir, ça prend du temps. Alors est-ce que par ce film vous souhaitiez en quelques sortes relativiser l’idée de parentalité ou du moins la nuancer ?

Olivier Peyon : Pour moi c’est quand-même une fin optimiste. Mais oui, il faut du temps pour y arriver… Ou pas d’ailleurs (rires). Je ne dirais pas relativiser, mais rappeler la complexité des relations. On a écrit pendant les manifestations de la Manif’ pour tous, et tous ces raccourcis, ces slogans affreux « un papa, une maman », c’était nier toute la complexité des rapports humains. Pour moi la vraie violence en fait elle est là. Et effectivement ce film s’est nourri de ça. La trilogie de Pagnol, Marius et Fanny, ça parle de ça aussi. Quand j’étais petit, ce film m’a marqué, surtout lorsque César dit à son fils que la mère de son enfant lui a donné 5 kilos d’amour et que lui tout ce qu’il a fait, c’est lui donner la vie. Donc c’est aussi un hommage caché à cette trilogie, au thème de ce film. C’est dans le fond le rapport à l’inné et l’acquis, la culture… Qu’est-ce qu’on amène dans le rapport à l’autre. Évidemment qu’il y a des choses dans les gênes, les chromosomes, mais ça ne suffit pas à tout expliquer. Toutes les études mettent en avant l’importance du soin apporté à l’enfant, que ce soit avec deux hommes ou deux femmes. Là en l’occurrence c’est une tante et une grand-mère. Finalement c’est quand elle s’aperçoit de ça que Sylvie devient vraiment mère. Et qu’elle sait ce qu’il faut faire pour son fils. Mais elle le fait même maladroitement, elle pense repartir. Donc en voulant être une bonne mère à nouveau, elle était encore à côté. Et ça s’apprend ça. C’est du boulot d’être parent. Vous savez, il y en a qui savent tout de suite faire les choses parfaitement, mais ça met un poids sur tous ceux qui n’en sont pas capables. Je suis père et je trouve ça important de dire que l’essentiel c’est de progresser, c’est aussi ça le message du film, qu’on puisse se tromper. Pour en revenir à la Manif pour tous, ce qui était très violent c’était cette vérité détenue, cette vérité assénée et moi ça me choque. Ça me choque parce qu’on ne peut pas progresser, on se sent écrasé.

Toute la Culture : Parce qu’on voit que l’important dans tout ça, ce n’est pas seulement la mère, la tante qui la substitue ou l’impact sur les autres, mais aussi et surtout Felipe, on le sent quand Ramzy le rassure sur le fait que de ne pas avoir de parent, il lui dit que ce n’est pas une honte parce qu’il y a des tas de parents qui maltraitent leurs enfants, qui donneraient tout pour vivre aussi avec leur tante. C’était important pour vous de faire que l’enfant et son devenir, ses sentiments, soient centraux dans cette histoire ?

Olivier Peyon : C’est pas très original de ma part mais oui. C’est vrai qu’on instrumentalise souvent les enfants dans les divorces. C’est très facile de se servir des enfants pour régler ses comptes, faire payer sa souffrance. Moi j’estime que même quand nos enfants nous poussent à bout, parce que ça arrive (rires), c’est aux parents de trouver les clés. Après il ne faut pas non plus tomber dans l’opposé, privilégier à tous prix l’enfant même quand il ne nous respecte pas, il faut savoir dire « moi aussi j’ai le droit au respect, je souffre aussi, je suis ta mère ou ton père mais je suis aussi un être-humain.». Il faut qu’il y ait un échange. C’est une relation d’égal à égal mais c’est vrai que c’est aux parents de gérer cette égalité. C’est long, avec mes enfants qui ont dix-huit ans, je me souviens avoir vu l’étendue des erreurs que j’allais faire quand ils ont eu quatorze ans, et que j’ai essayer de ne pas faire justement. C’est compliqué, c’est épuisant, c’est un échange.

Toute la Culture : Justement on voit dans beaucoup de comédies américaines populaires qui essaient de parler de famille, de repenser ce statut en général qu’elles n’y arrivent que partiellement voire pas, parce qu’il y a toujours cette espèce d’idéalisme, d’utopie qui l’emporte. Mais dans votre film c’est différent, il y a un vrai questionnement. Ramzy apporte vraiment ce regard relatif, c’est finalement lui le personnage du film. Au départ lui-même ne sait pas qu’il prendre ce rôle, il y croit d’abord, et puis il se remet en question.

Olivier Peyon : C’est marrant parce que le film est construit dans son regard. Je crois que nous spectateurs, on évolue avec lui. C’est vrai j’admire beaucoup les parents, les adultes qui ont ce rapport responsable à l’enfant, qui se mettent au même niveau mais sans niaiserie. C’est pour ça que Ramzy m’intéressait beaucoup pour ce rôle parce que je trouve qu’il a ça en lui. Quand il va voir les gamins par exemple, où il leur dit « montez dans ma voiture », c’est vrai je l’ai écrite cette scène mais je savais qu’il allait savoir faire. Les enfants, ils étaient hystériques, ils ne connaissaient pas Ramzy, mais il a eu la présence d’esprit de ne pas les traiter comme des petits gamins et ils l’ont senti.

Toute la Culture : Une vie ailleurs raconte l’histoire d’une femme qui tente de récupérer son fils, enlevé par son père en Uruguay. On le voit dès le départ, elle impuissante face aux lois, aux procédures complexes, les négociations entre les deux pays qui mettraient des années. Elle veut donc le récupérer par la force. C’est un sujet qui peut rappeler ces affaires d’enlèvement notamment la plus célèbre, celle de Maude Versini qui souhaitait récupérer ses enfants détenus par son ex-mari au Mexique. Bien-sûr, le scénario prend ensuite un autre tournant, il y a d’autres choses en jeu, mais vous en êtes-vous inspiré pour écrire ce film, est-ce que c’était un moyen pour vous d’aborder ces faits de société ?

Olivier Peyon : En fait, il y avait une grande scène de prévue et qu’on a pas gardée, entre Ramzy et le consul qu’on voit à la fin, qui était très explicative sur les procédures. On a gardé de petits morceaux de phrase. Oui je connaissais des affaires, pas celle de Maude Versini en particulier. Ces affaires là sont suivies par le ministère de la justice qui travaille dessus avec le ministère des affaires étrangères. J’ai passé pas mal de temps avec eux, à leur parler. Je connaissais surtout l’affaire qui s’est passée au Canada. Et la vérité c’est que les affaires les plus compliquées ne sont pas entre l’Amérique latine et ici, mais plutôt avec le Canada. J’ai lu beaucoup de choses, j’ai vu des documentaires donc oui bien-sûr je me suis inspiré de tout ça. Après le cas de figure de mon film n’existe pas, c’est une fiction. Et ce n’est pas dit clairement dans le film, c’était dans le morceau qui a été coupé, mais c’est souvent la justice du pays où est l’enfant qui prend le dessus. Parce que l’enfant a deux nationalité, à partir du moment où il est en Allemagne par exemple, c’est le pays de l’enfant qui tranche. Et dans tous les pays en tous cas, plus le temps passe, moins on a de chance de le récupérer, de changer l’enfant de place. Ce n’est pas expliqué mais elle n’aurait pas pu récupérer son gamin avant des mois, des années. Tout est très réaliste dans le film. Le dialogue d’Isabelle, au bord du cours de patin, quand elle dit « on ne m’avait pas appris à être mère, je ne suis pas sûre d’avoir été une bonne mère », je ne l’ai pas inventé. En fait, en travaillant sur le film, j’ai rencontré des gens qui avaient vécue cette situation. Parce que c’est vrai que quand je travaille un scénario je n’arrête jamais de me nourrir de la réalité. J’ai rencontré une mère dont les enfants étaient retenus là-bas à cause de son mari, et qui me disait « Mais vous savez mes enfants ont 19 ans maintenant et me détestent, parce que quand je les ai récupérés, cette lutte m’a tellement fatiguée que je devenais irascible j’étais uniquement dans l’éducation, il n’y avait plus de bonheur, plus de plaisir». Et donc je trouve ça important de dire « ok, il y en a qui s’en sortent mais c’est normal de se planter aussi ».

Toute la Culture : Donc ça aurait pu être vrai…

Olivier Peyon : Ah oui ! Et d’ailleurs cette femme, après avoir récupéré ses enfants, elle ne pouvait plus sortir du pays à cause de la loi Uruguayenne. Elle n’avait pas de travail, elle n’avait rien là-bas. Et d’ailleurs ce qui est génial, c’est qu’au bout de quinze jours, le père qui avait enlevé les enfants n’en pouvait plus, il savait pas s’en occuper il les avait enlevé pour faire payer la mère. C’est terrible parce qu’après, elle a du travailler le double sur place pour s’occuper de ses enfants qui ne la voyait plus du coup. Et c’est très cinématographique, elle a failli s’évader avec eux pour rentrer en France, elle a rencontré le commandant d’un grand bateau qui lui a proposé de les faire passer, et toute la nuit elle a hésité pour finalement décider au petit matin de ne pas déraciner ses enfants. Elle a regardé le bateau partir. Et c’est très beau.

 

Toute la Culture : On le voit d’ailleurs dans le film, il y a un ancrage dans le réel, son mari travaillait dans les hôtels, ce qui explique qu’elle connaisse le pays, qu’elle parle espagnol avec cet accent, ce « je » typiquement latino. Et vous aviez tourné en Argentine je crois, vous connaissiez l’Uruguay ?

Olivier Peyon : On a tourné en Uruguay, c’est juste en face, c’est comme la Belgique et la France (rires). Non je ne connaissais pas l’Uruguay mais par contre l’Argentine je connais bien. Du coup je suis allé là parce que je voulais travailler avec un producteur Uruguayen, les villes et les villages sont quasiment les mêmes, se ressemblent, c’est la même langue. Avant, il y a très longtemps, l’Uruguay était une province de l’Argentine, donc se sont un peu des frères ennemis. Les acteurs uruguayens vont travailler à Buenos Aires. Et il y a ce même rapport taquin qu’entre les Belges et les Français, ils se charrient beaucoup.

Toute la Culture : Comment avez-vous choisi les acteurs ? Isabelle Carré et Ramzy surtout, à qui on ne pense pas tout de suite pour un rôle dramatique…

Olivier Peyon : Isabelle ça s’est fait très vite, j’ai pensé à elle parce que je trouvais que c’était un contre-emploi, que c’est quand-même une grande comédienne donc ça m’intéressait de la voir dans ce rôle. Et Ramzy ça s’est pas fait tout de suite, je cherchais un comédien qui puisse être émouvant et qu’on n’avait pas encore trop vu dans ce genre de rôle. Il fallait qu’il y ait quelque chose de tendre en lui et c’est Isabelle qui m’a donné l’idée. Elle m’en a parlé en bien, elle venait de tourner dans Des vents contraires de Jalil Lespert, il avait une scène où il est formidable. J’ai regardé cette scène et je l’ai trouvé incroyable. Et j’ai remarqué que Ramzy tournait dans pleins de petits films d’auteurs, il s’entraînait depuis quelque temps en fait pour… Un film comme le mien peut-être (rires). Oui c’était vraiment la bonne surprise pour le coup, les financiers étaient assez sceptiques parce qu’ils détestent les rôles à contre-emploi, ils se méfient. Une fois que c’est réussi, ils disent que c’est génial mais là ils ne voulaient pas financer le film. Et maintenant même eux sont contents. Il a fallu qu’on tienne bon. Le cinéma c’est aussi de la surprise et moi je suis hyper fier de ça, c’est un peu la découverte de Ramzy là-dedans alors qu’en fait c’est un grand comédien qui sait tout jouer. Mais pour moi ce n’était pas un pari risqué, pas du tout. Je l’avais déjà rencontré, je savais comment il était donc… Mais le film est vraiment centré sur lui.

Toute la Culture : Oui on ne s’attend pas à ce qu’il guide le film, mais au final, c’est légitime et ça apporte beaucoup de fraîcheur. Avec la scène de la camionnette par exemple, on sourit…

Olivier Peyon : Oui c’était marrant cette scène là parce que pour le coup il était vraiment dépassé, c’était un vrai garagiste de là-bas, et ce que je ne savais pas c’est qu’il anime aussi une émission de radio locale, donc il est habitué à parler en public. Parce que d’habitude c’est Ramzy qui fait le show, et là les rôles étaient un petit peu inversés. Et vu que ce n’est pas sa langue, il était déstabilisé, il pouvait pas s’appuyer sur ses instruments de la parole habituels.

Toute la Culture : Et vous comptez faire d’autres films dans ce genre ?

Olivier Peyon : Ah oui bien-sûr, c’est ce que je suis ça. J’ai un film qui sort en septembre mais c’est un documentaire. Là je compte tourner un film au Japon qui pour le coup aura moins de rapport avec la forme documentaire, même si j’aime ça ! Mais c’est vrai que quand je filme je n’aime pas tout scripter. Par exemple j’aime bien prendre des moments entre les prises comme dans mon film Les petites vacances, il y avait des petits gamins, je les filmait entre les prises en train de jouer. J’aime bien tout maîtriser mais qu’au moment du tournage, on lâche. Je suis pas sûr que le contraire, où tout est contrôlé, m’exciterait. J’aime bien qu’il y ait une dose de folie.. Et puis il fallait aller vite alors que d’habitude on prend son temps pour tourner au cinéma, là il fallait qu’on enchaîne. J’avais fait un procédé très léger de mise en scène et les comédiens étaient surpris, je voulais être sur eux. Ça me plaît quand il y a quelqu’un qui passe dans le champs quand c’est pas prévu. Des fois c’est nul, ça marche pas, mais je préfère toujours ça à quelque chose de trop calé, parce qu’on passe tellement de temps à formater dans l’écriture… Mais dans les court-métrages que j’ai fait il y en avait de très léchés aussi. Je pense qu’avec ce film j’ai un peu trouvé mon style en fait !

Isabelle Carré (Sylvie) 

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Toute la Culture : On vous associe souvent à des personnages pétillants, guillerets, rêveurs…

Isabelle Carré : Ah oui ? (rires). C’est bien que vous me disiez ça parce qu’en ce moment je joue dans une comédie et j’ai peur de plomber le film alors quand vous me dites que je suis légère et joviale ça me rassure ! Pourtant j’ai l’impression d’être assez dans le grave en fait. J’ai fais mille fois plus de rôles dramatiques. Mais je crois que depuis que j’ai commencé si il y a un adjectif qu’on me sert souvent et que je retrouve dans les critiques, c’est bien lumineuse. Je crois que c’est parce que je suis blonde (rires).

Toute la Culture : L’une de vos qualités c’est d’arriver à faire transparaître une palette d’émotions et d’incarner des personnages très différents en conservant cette légèreté.

Isabelle Carré : Ce qui m’a décidé à m’inscrire dans un cours de théâtre, c’est en voyant Romy Schneider dans « Une femme à sa fenêtre », et après j’ai vu tous ses films. Ça a vraiment été mon modèle, j’étais fan d’elle à cause de sa générosité émotionnelle. Et à chaque fois que je la voyais j’avais peur pour elle, je me demandais comment on peut se récupérer après avoir donné autant d’émotion ? Elle restait très fragile aussi dans la vie. Je me protège un peu plus je pense. Et ce don qu’elle a fait d’elle-même, oui je le trouve bouleversant. Je suis très reconnaissante face à des actrices comme elle. C’est drôle d’ailleurs, c’est assez banal parce que souvent quand on demande aux jeunes acteurs quels sont leurs modèles, pour les garçons c’est Patrick Dewaere et pour les filles Romy Schneider.

Toute la Culture : En même temps c’est générationnel, c’est quelqu’un de monumental sur le plan cinématographique, culturel…

Isabelle Carré : Oui les films de Claude Sautet…etc. Pour moi ça reste une source d’inspiration inépuisable.

Toute la Culture : Donc vous incarnez un peu cette bonhomie dans le cinéma français, on ne vous associe pas spécialement, comme Juliette Binoche ou Isabelle Huppert qu’à de grands drames prenants, comme les films de Haneke. Dans Les Sentiments par exemple, où l’histoire est assez dramatique, vous incarniez un personnage jovial, séduisant car candide, mais qui devenait tragique en gardant cette insouciance apparente face aux événements…

Isabelle Carré : C’est vrai j’aime bien les paradoxes, j’aime qu’on puisse émouvoir avec quelque chose d’assez drôle en même temps. Qu’on puisse être dans de l’émotion mais qu’on sourit. J’aime bien qu’il y ait ce mélange comme la force et la fragilité, qu’il y ait des choses en apparence contradictoires. Mais comme dit Pirandello, un auteur que j’aime beaucoup au théâtre, « on n’est pas qu’un, on est mille ». Et d’avoir cette multiplicité en soi, ce n’est pas mon apanage, on l’a tous en nous. C’est ça qui fait que c’est beau de voir un comédien essayer d’élargir sa palette. C’est pour ça que je suis très contente d’avoir fait ce film, qui peut-être me ressemble un peu moins. Le metteur en scène m’a demandé d’avoir une voix plus grave, cassée. D’être plus Rock and Roll… Plus brisée. Et on le comprend, elle n’a pas vu son fils depuis 4 ans donc elle est cassée quoi. On n’a pas vraiment de sympathie pour elle. Elle est assez borderline, elle est assez maladroite, même avec son enfant, elle est excessive. Elle en est presque irritante. Avec son opiniâtreté, elle ne prend pas en compte l’enfant finalement. Et c’est vraiment quand on va rentrer dans sa douleur, quand elle va laisser aller cette douleur qu’on va avoir de l’empathie pour elle et encore davantage quand elle va abandonner un peu ce volontarisme et qu’elle va penser un peu à l’enfant. Donc j’aime bien ce parcours.

Toute la Culture : Justement j’allais y venir, Sylvie agit avec ses tripes, elle réagit un peu au quart de tour, elle est dans l’instant… C’était un rôle inédit pour vous de ne pas vous ouvrir aux autres, d’avoir cette sorte d’hermétisme comprimé, on n’a pas l’habitude de vous voir comme ça. Comment est-ce que vous l’avez préparé ce rôle, comment l’avez-vous abordé ?

Isabelle Carré : Oui elle n’est pas du tout empathique, il y a quelque chose de très sombre, d’amère chez elle et pour le coup elle n’est pas lumineuse. Elle en veut à la terre entière en fait, elle est en colère, et tout cela est coincé en elle. J’ai vraiment pensé à l’explication de tout ce qu’elle ressent, cette douleur amassée, je la comprend tellement. En même temps, elle n’a pas revu son enfant depuis 4 ans. On comprend qu’elle puisse devenir aussi dure. Après j’ai été beaucoup aidée par Olivier Peyon qui avait quelque chose en tête de très précis, même la voix grave, il me reprenait quand je repartais dans les aigus. Ce qui est drôle d’ailleurs c’est que juste avant cette voix je l’ai découverte dans ma première mise en scène au Théâtre de l’Atelier dans « De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites ». Je jouais cette mère épouvantable qui est nocive, narcissique. Et j’avais commencé à travailler cette voix juste avant de commencer à tourner le film. Au théâtre on a vraiment le temps de travailler les choses, on a beaucoup de répétitions. Là j’avais voulu qu’il y ait trois mois de répétitions, c’est ma première mise en scène, donc j’ai vraiment eu le temps de la chercher et de la travailler.

Toute la Culture : Qu’est-ce qui vous a convaincue dans le scénario ?

Isabelle Carré : Il y a deux thèmes qui me touchaient particulièrement, le premier la question de la famille : Qu’est-ce qu’une famille. Ce film a été crée au moment de la Manif’ pour tous et ce que raconte le film c’est que la famille qu’on se choisit n’est pas moins forte que la famille biologique. Et ça, ça me parle. Et l’autre thème c’est qu’est-ce qu’être une bonne mère ? A quel moment devient-on une mère suffisamment bonne ? Elle est vraiment dans ce volontarisme, sa projection, son obsession de récupérer l’enfant, ce qu’on peut absolument comprendre. Ça se justifie ce manque physique de l’enfant pendant 4 ans. Mais elle devient vraiment une bonne mère quand elle accepte de prendre en compte sa vie à lui, qu’il va falloir du temps et que ce n’est pas ce qu’elle imaginait. Et ce thème là je le trouve vraiment bouleversant.

Toute la Culture : C’est là-dessus que se clôt le film, on sent un début de quelque chose mais on ne sait pas ce qu’il se passe après. Vous aimez cette ouverture ?

Isabelle Carré : Oui c’est ce que j’ai aimé. Pas seulement ce cas là, assez extrême, mais tout au long de la vie d’une mère il y a ça. Vous avez l’enfant rêvé et l’enfant réel, quand vous êtes enceinte… Puis après il faut oublier cette projection, arrêter de penser qu’il vous appartient, le laisser grandir puis le laisser partir quand il a dix-huit, vingt ans. Donc il y a beaucoup chez une mère « suffisamment bonne », l’idée d’oublier, de mettre de côté, de lâcher ses désirs narcissiques, personnels, son besoin d’avoir l’enfant pour soi. C’est dur à exprimer ! (rires)

Toute la Culture : C’est quelque chose que vous avez vécu personnellement ?

Isabelle Carré : Oui quand mon premier enfant est né, j’écoutais autour de moi tous les conseils, ce qu’on me disait, je rêvais d’un mode d’emploi. Et au final je me suis dit « Non une mère parfaite qu’elle horreur, je veux juste faire mes erreurs à moi ». Et ça m’a beaucoup soulagée. En fait c’est assez narcissique l’idée de vouloir être une mère parfaite, au top. J’avais aussi peur de ne pas être à la hauteur. Ce n’était pas que l’idée d’être la meilleure mère au monde, c’était surtout l’idée de ne pas bien faire. Oui je pense qu’il y a plein de moments où on est face à ça, c’est à dire au respect de l’enfant à prendre en compte l’enfant avant tout, être à son écoute plutôt que de rester bloquée à « comment je vais faire, comment je vais être, pas être… ». Il faut se laisser tomber soi, s’oublier un moment pour être tournée vers lui.

Toute la Culture : Quelle est votre vision de Sylvie ? Aviez-vous des points communs avec elle au départ pour l’interpréter, ou pas du tout ?

Isabelle Carré : Elle est dans l’urgence absolue de rattraper le temps perdu. Mais ce n’était pas difficile à jouer dans le sens où il suffit simplement de se projeter un peu dans cette situation pour se dire que ses pétages de plombs réguliers se tiennent, ils sont complètement crédibles.

Toute la Culture : Et comment avez-vous travaillé avec Ramzy, vous vous entendiez bien ?

Isabelle Carré : Ah mais c’était merveilleux de travailler avec Ramzy ! C’est moi qui en ait parlé pour ce rôle à Olivier Peyon, j’avais été subjuguée de ce qu’il proposait sur Des vents contraires. Je l’aimais bien déjà sur un registre de comédie, j’avais adoré Est-ce qu’il reste du jambon ? et plein d’autres films de lui. Mais là je le découvrais encore autrement et j’étais persuadée qu’avec cette espèce de force physique et en même temps cette fragilité qu’on sent en lui, il serait parfait pour le personnage !

Toute la Culture : Vous êtes à égalité avec Ramzy dans le film, il y a ces deux regards…

Isabelle Carré : Oui j’aime bien qu’il y ait ces deux points de vue. J’ai adoré faire ce film. De travailler avec une équipe à 90% Uruguayenne, d’être dans un autre pays, de retrouver Ramzy… C’est tellement bon de jouer avec lui, c’est tellement sensible ce qu’il donne. Puis j’aime beaucoup aussi le travail d’Olivier Peyon, c’est quelqu’un qui vient du documentaire, j’avais aimé son film magnifique J’ai détesté les maths et Les petites vacances aussi. J’aimais la façon dont il avait abordé les repérages, il avait fait beaucoup de repérages un peu comme un documentaire. Tout le casting était incroyable là-bas, Maria Duplaa, l’enfant. Je ne sais pas si c’est le fait du voyage, de la singularité du scénario, tout ça réuni qui fait que ça reste une expérience très forte et singulière pour moi. Je suis très attachée au film.

Toute la Culture : Question un peu classique. Dans le film vous parlez une bonne partie du temps en espagnol, vous le parliez déjà un peu avant ou vous avez pris des cours pour préparer le film ?

Isabelle Carré : Je ne parlais pas du tout ! J’ai travaillé avec une coach pendant quelques semaines, et après je me suis vite sentie à l’aise avec cette langue. Je suis beaucoup plus à l’aise bizarrement avec des langues comme celle-là ou dans Cherchez Hortense où j’avais du apprendre le Serbe, qui n’est quand même pas la langue la plus facile, qu’avec l’anglais. Parce qu’en fait l’anglais on l’entend tellement que je me dis que c’est plus détectable quand on fait fautes (rires). J’ai appris un petit peu l’anglais au Japon pour Le cœur régulier, mais c’était plus facile parce que j’avais une espèce de marge de tolérance, vu qu’ils maîtrisent très peu l’anglais… (rires)

Toute la Culture : Et vous comptez vous lancer dans d’autres projets qui divergent de ce que vous avez pu faire avant ?

Isabelle Carré : Là j’ai envie de faire un peu de comédie parce que c’est vrai que c’est un registre qui m’est peu familier contrairement à Ramzy. C’est l’inverse, c’est là paradoxalement où je me mettrais plus en danger, là où je serais le moins à l’aise peut-être.

Ramzy Bedia (Mehdi) 

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Toute la Culture : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce scénario ? Comment est-ce que vous percevez Mehdi et ses prises de position, le rôle crucial qu’il finit par prendre dans le film ?

Ramzy Bedia : Ce que j’aime dans cette histoire, c’est quelque chose qu’on ne voit pas tout de suite, mais qui moi me saute aux yeux, c’est le fait qu’une famille c’est pas forcément un papa, une maman, un enfant. On voit dans ce film que l’enfant est élevé par sa grand-mère et que finalement il est peut être mieux avec sa tante et sa grand-mère qu’avec ses parents. Et qu’une famille c’est ça, c’est pas forcément « papa-maman » comme certains essaient de nous le faire croire en défilant dans la rue… Les liens du sang sont pas les plus forts.

Toute la Culture : Il y a des moments forts dans le film avec votre personnage, Mehdi, l’assistant social qui va aider Sylvie à récupérer son fils. Souvent dans les films à sujets graves comme ça, avec beaucoup d’émotion, tout contribue à jouer sur la corde sensible. Mais avec vous on respire, vous êtes naturel, donnez du vrai, de la bienveillance avec beaucoup de simplicité. On vous connaît surtout pour des comédies, mais vous avez toujours eu ce côté touchant et maladroit qu’on retrouve ici. Olivier Peyon vous a t-il donné des directives, ou bien demandé de ne pas chercher à composer et de rester vous-même pour construire le personnage ?

Ramzy Bedia : Je me rend pas compte de ça (rires). Oui, comme ça fait vingt ans que j’essaie de faire rigoler, j’ai justement des travers, quand je vois qu’une scène même sérieuse manque un peu de rythme je rajoute quelque chose de physique ou quelque chose pour faire rigoler. Et Olivier Peyon a tout enlevé. Il venait me voir entre les prises en me disant « Faut que t’enlèves Eric et Ramzy ». Du coup, petit à petit il reste ça. C’est du travail que j’ai fait avec lui. En fait comme on est partis en Uruguay, pays que je ne connais pas et dont je ne parle pas trop la langue, donc moi j’étais exactement comme le personnage et je me suis vachement servi de ça, j’ai fais comme si c’était moi le vrai Ramzy, perdu en Uruguay. Si j’étais perdu dans un pays je serais exactement comme ça. C’est comme si j’étais vraiment tout seul. Tu vois les enfants jouer au foot, après tu cherches des points commun, des atomes crochus.

Toute la Culture : Vous étiez familier de l’Amérique Latine, ou pas du tout ?

Ramzy Bedia : J’étais allé en touriste au Mexique, mais là j’ai un peu découvert puisqu’après le tournage je suis resté, je suis allé en Argentine, visiter le Brésil… J’ai adoré l’Amérique Latine ! L’Uruguay c’était la première fois, c’est assez isolé quand-même, on se croirait en Suisse. C’est très joli mais il n’y a pas grand chose à faire contrairement aux pays d’à côté comme le Brésil où là, c’est la folie.

Toute la Culture : Vous parliez Espagnol ?

Ramzy Bedia : Je parle espagnol. Comme quoi tu vois l’école… Et j’ai toujours été en vacances en Espagne. Je parle anglais aussi. Ce sont des langues que j’ai apprises à l’école et que j’ai jamais arrêté d’entretenir.

Toute la Culture : Les faits divers de ces enfants enlevés par leurs parents dans des pays à l’étranger, vous y étiez déjà sensible ?

Ramzy Bedia : Je suis très sensible au fait qu’un parent empêche l’autre parent de voir ses gamins, ça c’est quelque chose qui me bouleverse. Et j’ai la chance moi de ne pas vivre ça. Je suis aussi séparé de mon ex-femme et j’appuie vraiment là-dessus parce que j’ai pleins d’amis qui galèrent pour voir leur gamin et c’est horrible. C’est souvent le père mais l’inverse comme dans le film ça me bouleverse aussi, je trouve que c’est de la maltraitance faite à l’enfant. L’enfant à besoin des deux et si les parents sont en embrouille, ça les regarde eux. Il faut pas enlever un parent à l’enfant. Et ce film là touchait à ça. D’autant plus qu’en arrivant là-bas on se rend compte que l’enfant a pas été kidnappé.

Toute la Culture : Vous désirez faire d’autre rôles dans cette veine ? Sortir un temps de la comédie peut-être…

Ramzy Bedia : Non pas du tout, la comédie c’est vraiment mon ADN, c’est le truc où je m’amuse le plus. Mais j’aime jouer aussi maintenant, j’ai 45 ans, donc faut peut-être que les choses avancent, j’ai besoin d’autres choses aussi. J’aime bien le prendre comme un vrai travail, pas le prendre à la légère, j’aime vraiment me concentrer et travailler le tout, c’est pas comme la comédie où la difficulté c’est d’arriver à faire rire et réussir le gag au bon moment, là il faut jouer sur d’autres choses. Et il y en a d’autres dans les tuyaux !

Propos recueillis et retranscris par Joanna Wadel

Visuels : © Toute la Culture


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