[Interview] Pascale Raynaud, programmatrice des Journées internationales du film sur l’art à l’auditorium du Louvre

19 janvier 2018 Par
Olivia Leboyer
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TLC a rencontré Pascale Raynaud, programmatrice de l’Auditorium du Louvre. Du 19 au 28 janvier, le cycle « Le film sur l’art » propose, pour sa 11e édition, cinq documentaires de Frederick Wiseman, ainsi qu’une sélection de sept films récents autour d’une thématique « L’art et la matière ».

Pour découvrir toute la programmation, cliquez ici.

Les documentaires de Frederick Wiseman nous placent en immersion dans un lieu, une institution spécifique.

Pascale Raynaud : D’une certaine manière, les documentaires de Frederick Wiseman constituent une seule et même œuvre. Lui-même dit avec humour (car ses films sont toujours longs) que l’on pourrait les projeter à la suite les uns des autres ! Il s’agit vraiment de s’immerger dans un lieu. Sur les quelque 40 films qu’il a réalisés, seuls 6 ont pour objet une institution culturelle : Ballet (1995), La Comédie française ou l’amour joué (1996), La danse, le ballet de l’opéra de Paris (2009), Crazy Horse (2011), National Gallery (2014), et tout récemment Ex Libris, The New York Public Library (2017) . Mais, que ce soit un asile psychiatrique (Titicut Folies, 1967), ou une institution culturelle, le processus est le même. Wiseman aime découvrir dans le temps où il prépare son film. Ce qui l’intéresse, c’est de sentir, et de nous faire partager, les pulsations du lieu. C’est pour cela qu’il s’entoure d’une toute petite équipe, toujours la même. Il dirige lui-même son caméraman. Son plus gros travail s’effectue au montage. Il s’agit de restituer les bruits naturels du lieu : dans un musée, il va s’intéresser aux personnes, aux métiers, par exemple en écoutant les conférenciers tisser les liens entre les œuvres et le public. Ces institutions, il les compare à un organisme, à un corps humain, dont il capte le souffle qui circule, les vibrations.

Frederick Wiseman sera là, à Paris, pour la présentation de ses films, c’est un événement.

Pascale Raynaud : Oui, samedi 20, Frederick Wiseman s’exprimera, très librement, après la projection du documentaire sur la Comédie française. Le lendement, après National Gallery, il se prêtera au jeu de la masterclass, orchestré par Laure Adler.

Le cycle s’intitule « Le film sur l’art » : il faut entendre « les arts », au pluriel, qui se répondent, entretiennent entre eux des correspondances.

Pascale Raynaud : Oui, les arts dialoguent entre eux. Le cinéma parle très bien de l’art, la représentation se trouvant directement montrée et mise en question. Et, dans la programmation, nous comprenons les arts dans leur pluralité. Ce n’est pas une vision élitiste, où certains arts seraient plus nobles que d’autres. Depuis 11 ans, nous avons exploré différents domaines artistiques, par exemple le street art. Cette année, un documentaire, Le Trésor d’Angoulême de Gilles Coudert et Damien Faure (2016), donne la parole aux maîtres d’art, ouvriers hautement qualifiés. Cela nous rappelle que l’art ne naît pas seulement de l’inspiration d’un artiste solitaire, mais qu’il peut être, aussi, un travail collectif.

Dans la sélection, il y a un documentaire sur Thomas Pesquet, pouvez-vous nous en dire plus ?

Pascale Raynaud : Télescope intérieur, une œuvre spatiale d’Edouardo Kac, réalisé par Virgile Novarina, est un documentaire singulier, où l’art et la science se rejoignent. Avant de partir dans l’espace, Thomas Pesquet avait conçu avec l’artiste Edouardo Kac l’idée d’une œuvre légère, mobile, qui trouverait sa place dans cette aventure. Sous nos yeux, Thomas Pesquet se filme lui-même en train de réaliser cette œuvre en apesanteur, une sorte d’origami.

« L’art et la matière » : la matière, ce n’est pas seulement le concret par rapport à l’abstrait, c’est plutôt le point de départ, la genèse d’une œuvre ?

Pascale Raynaud : Oui, la matière, c’est l’origine des choses. Par exemple, dans le très beau Vangelo de Pippo Delbono, le cinéaste filme sa mère sur son lit de mort, qui lui fait faire une promesse : il devra faire son Evangile. Pippo Delbono s’interroge : qu’est-ce que cela signifie, faire l’Evangile, surtout pour lui qui ne croit pas en Dieu ? Mais, peu à peu, atteint d’une maladie des yeux, il décide de se décentrer de lui-même. En s’immergeant dans un camp de réfugiés, il va réaliser son Evangile, en filmant et en écoutant la souffrance et le combat des autres.

La matière, c’est aussi le temps ?

Pascale Raynaud : Oui, dans Dawson city : Frozen time, le réalisateur Bill Morrison filme la découverte de centaines de bobines de films, qui avaient été conservées dans la glace. Morrison travaille essentiellement à partir d’archives. Ici, il s’interroge sur l’œuvre du temps. Le film est censé fixer les images sur la pellicule, mais ce n’est pas pour l’éternité. En exhumant des films qui ont subi les outrages du temps, Morrison montre la beauté de la trace, de l’évocation.

visuels: affiche officielle des Journées internationales du film sur l’art; photo officielle du film National Gallery, de Frederick Wiseman.