[Interview] Michael Almereyda, réalisateur d’Experimenter : « J’aimerais essayer de changer un peu les consciences »

19 janvier 2016 Par admin | 0 commentaires

Rencontre avec le réalisateur américain Michael Almereyda à l’occasion de la présentation en avant-première de son dernier film Experimenter sur le psychologue américain Stanley Milgram dont les expérimentations en matière d’obéissance menées dans les années 50 continuent d’alimenter bien des controverses.

 

Lire notre critique du film. 

Vous abordez dans votre film un sujet fascinant – les expériences de Stanley Milgram -, qu’est-ce qui vous a touché, donné envie d’aborder ce sujet ?
J’ai découvert le travail de Milgram à travers son livre « Soumission à l’autorité » il y a une dizaine d’années. Le sujet m’a fasciné et j’ai commencé à m’y intéresser en rencontrant des proches de S. Milgram et son épouse toujours en vie. Plus j’avançais dans mes recherches, plus l’envie de traiter non seulement de son travail mais aussi de sa vie et des liens entre ces deux éléments a grandi. L’écriture du scénario m’a pris 2 ans et le film a été tourné en 20 jours. Je voulais apporter à la fois un éclairage sur son travail et ses expériences mais aussi sur sa manière de penser et sur son courage et sa clairvoyance.
Aujourd’hui S. Milgram est cité dans tous les ouvrages qui parlent de psychologie et d’autorité à travers le monde. Il y a même eu un jeu ici en France (« Le jeu de la mort » sur France Télévision en 2010 NDLR) sur son expérience.

Quels sont les obstacles, les contraintes que vous avez rencontré ?
C’est très simple en réalité, le plus dur c’est de financer. Le budget du film est inférieur à 2 millions de Dollars, c’est très faible. C’est difficile de trouver un financement pour un film indépendant « intello » qui parle de psychologie et de sociologie. On m’a dit « si tu veux avoir un financement, il faut un mec avec un flingue » (rires).

Néanmoins pour un film indépendant, vous avez réuni un très beau casting (Peter Sarsgaard et Winona Ryder qui jouent S. Milgram et son épouse, NDLR), comment avez-vous fait ?
En fait je connaissais certains des acteurs depuis très longtemps, ce sont des proches. Pour Peter, c’est son agent qui lui a fait lire le scénario à ma demande et il a tout de suite été intéressé. Dans le film il rend très bien le « détachement » de S. Milgram.
Winona je la connais depuis qu’elle a 16 ans et j’avais toujours eu envie de travailler avec elle. Peter et elle se connaissent de longue date et ils incarnent très bien le couple Milgram dans le film, ils en sont le reflet que j’espérais.

Qu’est-ce qui a intéressé les acteurs dans votre travail ?
Je ne sais pas, peut-être l’idée de faire quelque chose de mieux que d’habitude, de jouer dans un bon film avec un beau rôle (rires). Plus sérieusement, du point de vue de S. Milgram les acteurs sont aussi un sujet. Ils illustrent bien le concept d’ « étranger familier », c’est peut-être aussi cela qui les a attiré.

Winona Ryder est rare au cinéma. Elle interprète Sasha (diminutif d’Alexandra NDLR), l’épouse de Stanley Milgram dans votre film, que pouvez-vous nous dire sur Winona et sur Sasha Milgram qui est toujours vivante ?
Sasha Milgram a beaucoup collaboré à la réalisation du film. Je l’ai rencontré de nombreuses fois et les acteurs aussi. Je sais qu’elle a apprécié l’interprétation de son rôle par Winona, elle est très contente.
Winona est quelqu’un que j’apprécie beaucoup et depuis longtemps. Nous savons tous qu’elle a connu des difficultés et que c’est une personne fragile. Elle a été célèbre très jeune et, surtout pour les femmes, c’est toujours difficile dans ce cas-là. Elle est super et sous-estimée, elle est prête pour de grands rôles et j’aimerai beaucoup retravailler avec elle.

Vous utilisez des techniques de mise en scène particulières dans votre film, que recherchiez-vous ?
En fait j’utilise certaines des techniques utilisées par S. Milgram dans ses propres films, comme le « face camera » où l’acteur semble s’adresser directement au spectateur. Il en a réalisé six en tout. Les deux premiers sont les meilleurs. « Obedience » (« Obéissance ») sur sa plus célèbre expérience tourné en noir et blanc en 16mm est très puissant. « The City and the Self » traite de son concept d’ « étranger familier ». C’est une sorte de documentaire poétique. Il a ensuite réalisé quatre autres films dans les années 70.
J’aime beaucoup ses films mais ils sont très difficiles à trouver en dehors du circuit universitaire, on peut en trouver certains sur Youtube et j’ai mis l’extrait de l’un d’eux dans le générique du film.
Pour la technique particulière des décors de théâtre de certaines scènes, cela illustre l’idée que dans la vie certains moments peuvent sembler plus réalistes que d’autres. Et cela me sert aussi à montrer que pour S. Milgram, son expérience va faire partie de sa vie.

Savez-vous si les expériences de S. Milgram ont été reproduites depuis sa disparition ?
Oui et à plusieurs reprises. Pour le jeu à la télévision française mais aussi dans certaines universités comme à Santa Cruz en Californie mais avec des restrictions car ces expériences sont toujours très controversées.

Les expériences S. Milgram ont donné lieu à d’autres films par le passé, les connaissez-vous ?
Je connais « The 10th Level » avec William Shatner qui est très mauvais (Rires). D’ailleurs dans mon film j’ai un peu « romancé » car en réalité S. Milgram n’a pas pris part au tournage. Je sais qu’il existe aussi un film français sur le sujet, un thriller, « I comme Icare » avec Yves Montand mais je ne l’ai pas encore vu. On vient juste de me le donner. Mais ce sera diffèrent je pense car il s’agit d’un thriller. Mais pour ce film là, S. Milgram était présent sur le tournage.
Ce qui est étonnant en parlant de films sur S. Milgram, c’est que l’an passé quand j’ai présenté mon film au Sundance festival, il y avait un autre film sur une expérimentation psychologique qui a aussi fait beaucoup parler. C’est l’expérience des « prisonniers de Stanford » qui a été menée dans les années 70 aux USA par Philip Zimbardo qui était étudiant en même temps que S. Milgram dans les années 50 en psychologie. C’est une étrange coïncidence. (NDLR : P. Zimbardo étudiait à Yale, S. Milgram à Harvard, tous deux en psychologie. S. Milgram a ensuite réalisé l’essentiel de ses travaux à Yale où il enseignait et où il a croisé P. Zimbardo. L’expérience de P. Zimbardo a donné lieu au film « The Stanford Prison Experiment » de Kyle Patrick Alvarez avec Ezra Miller nominé au Sundance festival 2015).

Est-ce que ce n’est pas étrange de présenter votre film dans des festivals avec des jurys dans lesquels on imagine que le fameux « effet de groupe » mis en avant par S. Milgram n’est pas anodin ?
C’est vrai qu’il y a une certaine ironie dans tout cela mais on ne peut pas échapper au conformisme et je ne peux pas prétendre changer la réalité. J’aimerai essayer de changer un peu les consciences et c’est aussi pour cela que je suis très content que mon film avec son petit budget soit aussi distribué en France.

Vous avez une vie artistique riche, vous avez travaillé avec Wim Wenders, David Lynch, Paul Verhoeven, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le cinéma américain ?
Je ne peux pas porter de jugement définitif, c’est juste mon expérience personnelle. J’ai été très content de travailler avec eux. Mais mon sentiment c’est que tous les réalisateurs pensent qu’ils sont sous-estimés et sous-payés, même Spielberg (Rires), donc je ne peux pas me plaindre.

Parlez-nous de l’éléphant…
Je comprends ce que vous voulez dire. En fait je ne parle pas français et cet éléphant c’est la mise en image d’un expression anglaise « elephant in a room ». Je ne sais pas s’il y a un équivalent en français. On l’utilise quand on fait référence à quelque chose d’énorme, que tout le monde voit mais dont personne ne parle. A ce sujet, l’éléphant du film vient du New-Jersey et il a été plus dur de le convaincre de jouer dans le film que les acteurs et en plus c’est lui le mieux payé (Rires).

Aujourd’hui sur quoi travaillez vous ?
Je prépare un film sur un autre scientifique, Nikola Tesla. C’est l’inventeur du système électrique dans lequel nous vivons. Il avait comme rêve que l’énergie soit libre et gratuite pour tous mais nous voyons que ce n’est pas le cas. J’espère pouvoir finir ce film pour la fin de l’année 2016.

Pour gagner vos places pour voir le film, jouez à notre jeu-concours.

Sylvain Lefevre

Visuel : photo officielle


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