[Interview] : « Merci patron » : François Ruffin propose de rire pour « donner chair et corps à la misère »

27 janvier 2016 Par admin | 0 commentaires

Rencontre à Lille avec François Ruffin, « journaliste-activiste » tel qu’il se définit lui-même, autour de son premier film Merci patron projeté en avant-première. L’homme a revêtu la tenue de circonstances pour l’occasion et derrière son air un tantinet ingénu d’adolescent trop vite poussé – sans doute l’effet « casquette » – il se prête au jeu des questions de ses confrères avec naturel.

Fondateur de Fakir en 2000 mais aussi reporter pour « Là-bas si j’y suis » pendant plus de 10 ans, il est l’auteur de nombreux ouvrages militants, écrit aussi pour Le Monde Diplomatique et revendique ses obédiences politiques. C’est dans le cadre des reportages effectués pour France Inter autour des délocalisations textiles qui vont toucher Poix-du-Nord qu’il va rencontrer le couple « star » de son film, Jocelyne et Serge Klur confrontés à la disparition soudaine des deux salaires du foyer.

Vous êtes omniprésent à l’image, cela rappelle beaucoup le travail de Michael Moore, est-ce une volonté ?
Oui clairement, la référence à Michael Moore est volontaire. Je suis un admirateur de son travail. La première fois que j’ai vu « Roger et moi » cela a été un choc. Je l’ai revu vingt fois depuis et je l’impose à tous mes potes. J’ai appris à parler anglais avec les cassettes audio des livres de M. Moore. J’adore le foisonnement d’idées qu’il y a dans ses films avec une idée toutes les trois minutes. Aujourd’hui, pour nos prochaines actions avec les Goodyear par exemple, j’ai des idées qui sont issues de ce que fait M. Moore.
Mais il y a des différences tout de même. Dans « Merci patron », on a une vraie histoire qui va de A jusque Z et ce n’est pas ce qu’on retrouve dans le travail de M. Moore qui fonctionne par séquences. Et au cours de l’histoire des personnages surgissent, prennent une place et crèvent l’écran beaucoup plus que moi.
C’est pour ça que je rejette un peu l’idée d’omniprésence même si je la comprends. Je me vois plus comme un narrateur, un fil conducteur qui provoque les choses mais le film tient sur les personnages, le couple Klur et le commissaire.

Ironie et second degré sont les maîtres-mots du film, c’est une intention dès le départ ?
Oui. Autant je ne savais pas vraiment où j’allais en terme de scénario et au final c’est Bernard Arnault qui l’écrit le scénario. J’espère d’ailleurs qu’il ne va pas me réclamer de droits d’auteur (rires). Mais mes intentions de départ sur la forme sont claires. Je voulais faire du M. Moore et pas un « film de gauche » avec un historien, un sociologue, un économiste et devant lequel on a l’impression d’être sur les bancs de la fac.
Après je fais aussi ce film parce que je m’emmerde dans la vie. A l’automne 2012, je suis morose, pas bien, avec une gauche morose et je me demande ce que je peux faire. J’ai le choix entre un dépression longue durée ou trouver quelque chose pour m’amuser. Et tombe cette histoire sur Bernard Arnault (velléité d’exil fiscal en Belgique – NDLR) et là je me fabrique un tee-shirt « I love Bernard » et j’entreprends un grand tour de France pour le réhabiliter en prenant les gens à contre-pieds.

Ton ironique, réhabilitation de Bernard Arnault, vous parlez de choses graves sur un ton réjouissant, il y a une forme de paradoxe. C’est une volonté ?
Il y a plusieurs choses. Le film n’est pas que humoristique. Quand le couple Klur se met à parler de leur situation, que René interpelle Bernard Arnault, ça bascule. Et le contexte humoristique n’en donne que plus de force à ce qu’ils nous racontent.
Ensuite c’est comment faire face à la mithridatisation des esprits ? On est arrivé aujourd’hui à un tel degré d’obscénité sur le terrain des délocalisations, des plans sociaux, de l’exil fiscal, de l’enrichissement des puissants !! Comment je fais pour interpeller le spectateur, pour avoir une chance de le réveiller ? Pour rendre le film accessible à des spectateurs qui ne sont pas déjà convaincus d’avance ? Ma réponse est dans ce ton, je vais faire le film à l’envers. Si je viens déverser ma colère, je vais faire fuir les spectateurs. Le rire c’est plus rassembleur. C’est l’inverse de « La loi du marché » que j’aime beaucoup mais quand tu en sors tu as plus envie de te mettre une balle que d’agir. Mon but c’est de susciter l’envie. Qu’on passe un bon moment ensemble mais qu’ensuite on ait envie de repartir.

Mais est-ce que le risque ce n’est pas d’avoir fait un film pour des spectateurs qui sont déjà un peu convaincus, qui adhèrent déjà à votre vision ? Comment toucher les autres ?
C’est comme pour l’Union Européenne : élargissement et approfondissement. Elargissement dans le sens où les gens qui vont venir ce soir et aux avant-premières, ce sont l’avant-garde. Oui, eux sont convaincus. Mais d’habitude ils se disent « si j’invite mon beau-frère, ma cousine ou ma mère ou ma tante, ils vont se faire suer ». Là je propose un film où on peut inviter n’importe qui, en rire et on ne s’y ennuie pas. On peut le montrer de manière large.
Approfondissement parce qu’aujourd’hui même les avant-gardes sont démoralisées et démotivées. Si le film déjà redonne la pêche aux spectateurs et qu’il se disent « on a fait un pas, c’est une petite victoire, est-ce qu’il n’y a pas moyen ensemble de… ». La grande morale du film est dans la bouche du commissaire, ce sont les minorités agissantes qui font tout. Je ne pense pas que ce soit le cas, il faut qu’elles trouvent le chemin des masses, des peuples pour mettre en action. Mais si les gens sortent du film avec l’idée que « vous êtes plus importants et plus forts que vous ne le pensez et ils sont plus fragiles qu’on ne le croit » dans le contexte plombant actuel entre état d’urgence, vote du Front National etc et que vous vous dites « on peut repartir à la bagarre et ré-essayer des choses » c’est déjà ça.

Pour en revenir au film, est-ce que la fin justifie les moyens ? Vous utilisez une « technique de voyous » (le chantage NDLR) contre des gens qui se comportent comme des voyous.
J’ai assez peu de scrupules. De toutes façons que l’arnaqueur soit arnaqué est tellement jubilatoire pour que la question se pose assez peu pour moi. Et que ce soit un ancien commissaire des renseignements généraux qui travaillent pour Bernard Arnault qui devienne l’instrument par lequel on intoxique le groupe LVMH, c’est quand même assez drôle. Le rapport de forces ne se construit pas en étant des angelots face au diable.

Pourquoi avoir dévoilé le stratagème ? Pourquoi s’être arrêté là ?
Il ne peut pas y avoir de deuxième fois. Je n’allais pas aller démarcher d’autres salariés de ECCE car ça aurait été leur donner des illusions. Au-delà la question se pose pour des millions d’autres. Ça se joue au plan macro-économique qui me dépasse très largement. Je peux être un stimulateur de syndicat, animer des énergies mais ce n’est pas moi qui vais réussir à régler tout cela.

Et Bernard Arnault ? LVMH ? Ont-ils découvert le pot-aux-roses ? Ont-ils réagi à l’annonce de la sortie du film ?
Officiellement pour l’instant personne de chez eux ne l’a vu. J’ai invité Bernard Arnault à l’avant-première parisienne dans quelques jours. Mais je pense qu’ils l’ont déjà vu. Depuis 2005 que je le titille Bernard Arnault réagit de manière intelligente, il ne réagit pas.
Quant au pot-aux-roses, je leur ai dévoilé volontairement. Je ne le raconte pas dans le film mais l’histoire s’est poursuivie du fait des liens entre Jeremy et le commissaire et on en est arrivé à un truc qui devenait complètement délirant. Le commissaire voulait que Jeremy écrive une lettre au mari de Marie-Hélène pour dénoncer Ruffin comme son amant et choses du genre. Et Jérémy trahit le secret en dévoilant le plan au commissaire.

Et même là ils n’ont eu aucune réaction ?
Non. Rien. Bien sûr j’y pense même si ce n’est pas ce qui m’empêche de dormir la nuit. Je pense que Bernard Arnault va faire comme si ce film n’existait pas, ça me va. Mais s’il veut un procès, ça me va aussi. Le film a été visionné par deux avocats, on a fait quelques correctifs. On verra lors de la sortie le 24 février.

Texte et photo : Sylvain Lefevre


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