[Interview] Guillaume Senez, réalisateur de Keeper, primé à Premiers Plans

22 mars 2016 Par Aurélie David | 0 commentaires

A l’occasion de la sortie du film Keeper, Toute La Culture a rencontré son réalisateur, Guillaume Senez. Son premier film centré sur la paternité adolescente a déjà reçu plusieurs prix de festivals de cinéma, dont le Grand Prix du Jury lors de la 28e édition de Premiers Plans à Angers.

Comment avez-vous commencé dans le cinéma ?

Guillaume Senez : « Très tôt en fait. J’avais 15 ans, j’allais plutôt voir des films d’auteurs alors que mes amis allaient voir des blockbusters au cinéma. Je me souviens qu’on avait fait un petit film dans le cadre scolaire et c’est moi qui avait amené le scénario. C’était notre premier court-métrage, très maladroit, mais on s’était bien amusés à le faire. Et je me souviens qu’à l’époque, on commençait à parler de ce que l’on voulait faire plus tard, et quand ce fut mon tour, tout le monde a répondu pour moi en disant : « Guillaume, il fera des études de cinéma ». Moi, je ne savais pas que ça existait, je ne savais pas qu’on pouvait étudier le cinéma. C’est donc devenu une sorte d’évidence. J’ai fait une école de cinéma à Bruxelles, l’INRACI. J’en suis sorti en 2001. J’ai fait un film de fin d’étude qui a marché en festival et qui m’a permis de pouvoir enchaîner avec trois courts-métrages : en 2005, « La Quadrature du Cercle », en 2009, « Dans nos veines » et en 2012, « U.H.T. ». Ce sont tous des films qui ont également assez bien marché en festivals. Les deux derniers m’ont donc permis de mettre en place « Keeper », mon premier long-métrage qui a mis six ans à se faire. »

Pourquoi ce sujet sur la paternité adolescente ?

G. S. : « En fait, « Dans nos veines » est la genèse de « Keeper ». C’est François Civil (« Soit je meurs, soit je vais mieux », « Nos résistances ») qui avait le premier rôle. Il avait dix-sept ans à l’époque et c’était déjà l’histoire d’une paternité adolescente. C’était plus sur la transmission, ce que l’on transmet de positif ou de négatif. Avec « Keeper », j’avais envie de continuer sur ce sujet de la paternité. Je suis devenu papa et c’est quelque chose qui me travaillait, ça me hantait, ça me faisait me poser plein de questions. Et puis à un moment donné ça se retrouve dans le travail créatif inévitablement. J’avais envie de parler de la paternité, et je me suis rendu compte qu’il y avait tellement de choses à dire que cette fois-ci j’avais plutôt envie de parler sur cet aspect d’impuissance du rôle paternel. Mais j’avais toujours envie de filmer cette adolescence parce que c’est une période de la vie que je trouve très belle à filmer, très cinématographique, et que j’ai connu aussi. Et puis, je trouve qu’il y a cette spontanéité, cette naïveté, cette légèreté, que je trouve très belle. Tout est possible à cet âge-là. On a encore nos rêves et nos idéaux. J’avais envie de mixer les deux : filmer la paternité au sein de l’adolescence. »

Et donc, c’est parce que vous êtes devenu père que vous adoptez un point de vue à travers le personnage de Maxime ?

G. S. : « A partir du moment où je voulais faire un film sur la paternité, l’angle était devenu une évidence, il fallait que l’on parle à travers le prisme masculin, à travers le prisme de Maxime. Alors c’est vrai qu’il y a énormément de films sur les grossesses adolescentes, et c’est à juste titre souvent le personnage féminin que l’on suit parce que c’est lui qui vit le plus de choses, forcément, émotionnellement, psychologiquement et physiquement. Mais moi j’avais envie de suivre le personnage masculin, parce que aussi, dans ces films-là, ce personnage masculin est souvent bâclé ou quasi-inexistant. Or, on vit aussi des émotions, pas aussi fortes, mais on en vit quand même. Je trouvais cela intéressant de filmer ces émotions là tout en respectant la trajectoire de Mélanie qui se fait influencer de toute part pendant tout le film, mais qui, quand même à un moment prend conscience de quelque chose et reprend un peu son corps en main. Je pense à cette scène du bar qui est un basculement important de la trajectoire de Mélanie. »

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?

G. S. : « On a fait un casting. On a vu entre 100 et 200 adolescents. On les faisait venir en couple, parce qu’au-delà de trouver un comédien, il fallait trouver un couple. Pour Kacey Mottet-Klein (Maxime), c’est Ursula Meier qui m’en a parlé. Comme on se connaît bien, je lui avais demandé de me faire un retour sur mon scénario. Et c’est elle qui m’a parlé en première de Kacey. Mais moi j’avais un souvenir de lui dans « L’Enfant d’en haut », à 13 ans et un peu frêle. Ça n’allait pas avec mon personnage de sportif de haut niveau. Finalement, je l’ai rencontré. Il avait 15 ans mais en paraissait 17 ; il avait grandi et avait une stature. Et puis, en termes de jeu, il était vraiment au-dessus des autres. Au-delà de Kacey, il fallait trouver un couple, et Galatéa Bellugi (Mélanie) est arrivée avec toute sa fragilité et sa timidité et proposait un peu l’inverse de ce que Kacey. On dit souvent que les contraires s’attirent, c’est un peu ce qui s’est passé. »

Comment avez-vous travaillé avec eux ?

G. S. : « On a fait beaucoup d’impros pour nourrir les personnages. On a énormément parlé des personnages. On a fait, par exemple, des impros autour de leur premier rendez-vous, des premières fois où ils se disent « Je t’aime » ; des choses anodines mais qui leur permettaient de nourrir leur personnage et de s’en rappeler au moment de les incarner sur le tournage. Et puis, je les ai fait habiter ensemble, un mois, avant le tournage. Chacun avait sa chambre mais ils partageaient la même salle de bain, les mêmes toilettes, et ils mangeaient ensemble. Forcément, ça créé des affinités, des souvenirs et des liens. Ça aurait pu être le clash mais ça s’est bien passé. Et puis, ils jouaient le jeu. Ils savaient qu’ils devaient interpréter un couple. Je pense que ça a beaucoup servi parce que du coup ils avaient une complicité, une intimité, tout simplement. »

Pourquoi ce titre de Keeper ?

G. S. : « Il y a un double sens. Il y a Keeper, « To Keep » en anglais, qui signifie « garder », donc garder l’enfant. Et puis, il y a aussi Keeper, le gardien de but. C’est une position assez ingrate et j’aimais bien cette métaphore de l’ingratitude du gardien de but. Il n’a pas les pleins pouvoirs sur un match. Il peut limiter la casse, influencer les résultats. Et je trouvais que ça faisait écho au parcours de Maxime dans cette grossesse adolescente où effectivement il n’a pas les pleins pouvoirs. Il peut influencer Mélanie, mais c’est tout ce qu’il peut faire. »

Pourquoi avoir donné envie à votre personnage masculin de devenir footballeur professionnel ?

G. S. : « Déjà le football c’est un milieu que je connais. J’ai joué au foot toute ma vie, j’ai été entraîneur aussi. Je n’avais pas envie de faire un film sur le foot mais j’avais envie d’avoir ça en filigrane parce que je trouve qu’on donne des responsabilités de plus en plus jeunes à ces gamins qui sacrifient énormément de leur vie, de leur adolescence. Et je trouvais que cela faisait écho à ce personnage de Maxime qui cherchait à garder cet enfant. Au-delà de ça, j’aimais cette idée qu’il n’arrive pas à assouvir une envie. C’est marrant à quel point, l’envie est devenue un enjeu dans le film à tous les niveaux, aussi bien du côté de Maxime que de Mélanie. J’aimais bien le fait qu’il ait envie de devenir footballeur pro, qu’il ait envie de garder le bébé, mais que dans les faits ça ne suffit pas d’en avoir envie. J’aimais bien lui mettre des sortes d’obstacles à franchir parce que cela permet au personnage de Maxime d’évoluer et de grandir. »

Comment avez-vous vécu l’aventure Premiers Plans à Angers ?

G. S. : « J’ai fait beaucoup de festivals avec ce film-là. Mais à Premiers Plans, ça reste quand même un moment très émouvant pour plusieurs raisons : la première c’est qu’on a été sélectionné très tôt à Angers parce qu’ils voulaient qu’on leur laisse l’exclusivité française. C’était la première fois que je montrais Keeper en France, et comme je suis à moitié français, c’était très important. La deuxième raison c’est que j’ai été sélectionné aux Ateliers d’Angers, les ateliers Jeanne Moreau. Ça été un moment très important pour moi parce que c’était la première fois que quelqu’un me confortait dans l’idée que j’allais faire un long-métrage, que j’avais du talent. En fait, les gens de ces ateliers sont les premiers qui ont eu confiance en moi. Quand Jeanne Moreau te dit : « J’ai pleuré en lisant ton scénario, ça fait quelque chose. ». Du coup, ça été un peu un tremplin parce que les portes se sont ouvertes. On avait le cachet « Ateliers d’Angers » sur le scénario et tout est devenu un peu plus facile. Et donc, revenir à Angers pour présenter mon film, en sachant que si les ateliers n’avaient pas été là le film n’existerait peut-être même pas, c’était extrêmement émouvant. Et après, la deuxième grosse émotion fut le Grand Prix, remit par Arnaud Desplechin que j’admire beaucoup et qui a adoré le film. C’était un des moments les plus émouvant de ma jeune carrière. Je serais éternellement reconnaissant à ce festival. »

Quels sont vos prochains projets ?

G. S. : « En ce moment, on écrit un scénario. Cela s’appelle « No Bataille ». C’est à nouveau sur la paternité, comme quoi je n’ai pas encore fait le tour de la question. Mais là, c’est dans le monde des adultes. C’est plus sur le monde du travail, ou comment un homme, en gérant une famille monoparentale, va réussir à garder ses valeurs et ses idéaux dans son travail. On avance doucement, mais on avance bien. On verra où cela va nous mener, mais on enchaîne pour ne pas mettre à nouveau six ans à faire ce film. »

Visuel : ©Aurélie David.


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: