[Interview] Golshifteh Farahani : « après 8 ans d’exil, je suis toujours une SDF du monde »

7 décembre 2016 Par
Hugo Saadi
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Avant de retrouver Golshifteh Farahani aux côtés d’Adam Driver dans Paterson de Jim Jarmusch au cinéma le 21 décembre, l’actrice iranienne de 33 ans est revenue avec TLC sur son expérience dans Go Home, son passé et ses envies ciné. La critique du film est à retrouver sur Toute La Culture.

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Mensonges d’État, My Sweet Pepper Land, Les Deux Amis, Exodus, Go Home, Pirates des Caraïbes 5… Vous basculez souvent entre films indépendants et grosses productions. Qu’est ce qui vous a poussé à vous lancer dans le premier film de Jihane Chouaib ?

Le parcours de Nada [le personnage principal, ndlr] a vite résonné en moi. Les questions qu’elle se pose, je pouvais les comprendre, chacun a son histoire, sa vérité. Même si j’ai eu du mal à bien cerner le scénario, une fois arrivée au Liban tout s’est éclairci. Puis Jihane est talentueuse, en ayant vu ses courts-métrages, le projet m’a tout de suite intéressée. Les blockbusters, c’est amusant, mais je me sens comme un outil, la caméra ne fait pas vraiment de différence entre les acteurs et les projecteurs… Alors que le cinéma indépendant, c’est plus engagé. Au final, les deux sont intéressants, je n’ai pas de préférence bien que je suis plus épanouie dans un film comme Go Home.

Quelle expérience tirez-vous du tournage au Liban ?

J’ai davantage compris ce pays. Il est extraordinaire. Les gens sont gentils, vivants et Beyrouth est incroyable : la mer, la nourriture, la vie nocturne, les concerts de musique, l’énergie des gens qui côtoient en même temps les montagnes. Le Liban est un « package d’or ». Sur le plan personnel, le personnage de Nada cherche des fantômes à l’intérieur de la maison, et à l’intérieur d’elle même. C’est un peu mon cas. On cherche toujours des démons à l’intérieur de nous même pour pouvoir les confronter et avoir la paix.

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A travers son personnage, avez-vous puisé dans votre passé, vous qui êtes  en exil depuis 8 ans ?

Pas vraiment. Nada est partie quand elle était petite, c’est beaucoup plus facile de faire pousser ses racines dans de nouveaux endroits. J’ai quitté l’Iran à l’âge de 25 ans donc je connaissais très bien. Nada cherche ses racines pour mieux comprendre les choses, moi j’en suis loin. Mais il y a d’autres choses qui résonnent entre elle et moi.

Lesquelles ?

L’histoire des fantômes. Elle est dans la recherche de son ancienne maison. Moi aussi je la cherche. Ça fait plus de 8 ans que j’ai quitté l’Iran et je n’ai jamais posé mes valises quelque part. Je suis toujours une SDF du monde, je n’ai pas une vraie base, un placard fixe, mes affaires sont éparpillées dans les greniers, les caves des gens, c’est quand même pathétique après tant d’années ! (rires). Là, je commence à avoir envie d’aller construire mon chez-moi, mon jardin etc…

Une idée de l’endroit rêvé ?

Laissez-moi le construire et ensuite je vous le dirai (rires). J’ai besoin de la nature. Il y a des endroits au Brésil ou en Australie où je rêverais d’habiter, mais pour des raisons pratiques ce n’est pas possible, c’est trop loin. Je dois être assez centrale, mais dans un endroit calme avec une certaine liberté, où il y a des communautés de type bohémiennes, un peu comme dans les années 60/70. Je suis née un peu plus tard que prévu et tout le monde se moque de moi ! Ils me disent que « je suis décalée » (rires), mais c’est vrai, je me sens plus proche des communautés libres qui profitent de leur temps qu’ici à Paris.

Le cinéma a-t-il constitué un refuge après votre exil forcé ?

Le refuge c’est quelque chose qui est sécurisant, mais je ne crois pas que le cinéma l’est. La base de ce travail c’est l’insécurité, c’est quelque chose qui n’est pas stable, qui change toujours, un projet peut s’annuler, se décaler. Je ne pouvais pas me réfugier dedans. Je me suis retrouvée avec mes traumatismes, et à travers mes différents rôles, j’ai fait une analyse sentimentale de moi-même. Sans maison, le seul endroit où l’on peut se réfugier c’est l’amour.

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Dans une interview à Télérama vous disiez qu’en France « on vous ramène toujours à vos origines ». Dans le film, Nada découvre l’inscription « Go Home » sur les murs de sa maison. Avez-vous déjà été confrontée à des faits similaires ?

On est toujours confronté à notre identité, spécialement en France et plus globalement dans le monde occidental. C’est pour cela que j’ai envie d’habiter dans les endroits qui n’appartiennent à personne, où tout le monde est étranger comme à New York. Mais je ne l’ai pas vécu si violemment que d’autres, notamment avec l’actualité du moment.

Souhaiteriez-vous retourner en Iran un jour ?

J’en rêve jour et nuit… L’exil c’est comme perdre un bras, ça ne repousse jamais, c’est coupé pour toujours. On arrive à vivre sans par nécessité : soit on est cassé complètement et on finit par ne jamais s’adapter, soit on arrive à l’utiliser pour aller encore plus loin. Mais le mal est déjà fait et cela ne va jamais vraiment s’apaiser ni se soigner, il faut apprendre à vivre sans.

Asghar Farhadi, Ridley Scott, Jim Jarmusch, Christophe Honoré, vos collaborations sont déjà nombreuses. Avec qui rêveriez-vous de faire la prochaine ?

La réponse cliché serait de dire : des gens intéressants, avec une histoire captivante. Mais moi, mes réalisateurs qui me font rêver sont presque tous morts… John Cassavetes, Akira Kurosawa, Stanley Kubrick. J’aimerais beaucoup Jacques Audiard, c’est un réalisateur que j’adore.

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Go Home est en salles à partir d’aujourd’hui.

Remerciements à Claire Viroulaud et Mathilde Cellier