[Interview] de Thomas Kruithof: réalisateur du thriller d’espionnage « La Mécanique de l’Ombre »

9 janvier 2017 Par
Gregory Marouze
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Toute La Culture vous a dit tout le bien que la rédaction pense de La Mécanique de L’ombre avec la critique de Magali Sautreuil. Interprété par les impeccables François Cluzet, Sami Bouajila, Denis Podalydès et Simon Abkarian, La Mécanique de l’Ombre est un thriller politique et d’espionnage comme on savait encore en faire dans les années 70: époque chérie de cinéastes comme Alan J. Pakula, Yves Boisset, Henri Verneuil ou Costa-Gavras ! Nous avons interviewé Thomas Kruithof pour en savoir plus sur ce jeune cinéaste et ce premier film très réussi !

Thomas Kruithof au Arras Film Festival 2016. Photo: Jovani Vasseur

Thomas Kruithof au Arras Film Festival 2016. Photo: Jovani Vasseur

Toute La Culture : La mécanique de l’ombre est ton premier long-métrage. Quel est ton parcours ?

Thomas Kruithof: Je n’ai pas fait d’école de cinéma. Je suis de cette génération de cinéphiles des années 80 biberonnés à la vidéo, mon école a été de voir et de revoir des films. Tout en faisant un autre métier, il m’arrivait de commencer de temps à autre à écrire des embryons d’histoire, sans les mener bien loin. Mais avec cette histoire-là, j’ai eu pour la première fois l’impression que je saurais en faire un scénario, et en étant persuadé, ou en me persuadant, que je saurais le réaliser…

J’ai interrompu l’écriture pour tourner mon court-métrage, Rétention, en 2013, et j’ai fini le scénario avec le vécu que m’avait apporté ce tournage. Si Rétention était au plus près d’un problème de société, sa narration était déjà celle d’un thriller. De la même manière, si La Mécanique de l’Ombre est un film de suspense, le film n’en reste pas moins connecté avec l’histoire politique de notre pays et ses « affaires ». Et puis les deux films ont surtout en commun de raconter la lutte d’un individu seul contre un système. Ce type d’histoire m’a toujours fasciné.

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Toute La Culture :On retrouve un très beau casting dans le film : François Cluzet, Denis Podalydès, Simon Abkarian, Sami Bouajila. Comment fait-on pour réunir une telle distribution ?

Thomas Kruithof: Les choses se sont passées en fait très simplement. Les grands acteurs lisent les scénarios, même quand ils viennent d’un inconnu comme moi, et je trouve ça merveilleux. Il fallait un acteur aussi subtil que François Cluzet pour incarner un personnage aussi taiseux et avec autant de retenue. Grâce à François, on accède à l’intériorité du personnage, et on vit les événements avec lui.

Toute La Culture :La mécanique de l’ombre est un thriller d’espionnage d’une grande efficacité. Y-a-t-il des règles précises à suivre quand on écrit et réalise un film de genre ?

Thomas Kruithof: Je ne crois pas avoir assez de recul ou d’expérience pour être en mesure de vous répondre de manière péremptoire. Je me suis simplement efforcé de faire un film où le spectateur, comme le héros, se pose en permanence des questions et tente de démêler les fils du complot dans lequel le personnage de François Cluzet est embarqué.  Je crois que c’est essentiel dans un film de suspense. Dans un film de genre, on utilise de manière consciente ou inconsciente certains des « codes » du genre en question, mais je crois que pour que le film plaise aux amateurs, il faut renouveler, actualiser, voire parfois pervertir ou retourner ces codes. 

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Toute La Culture :T’es-tu inspiré de faits réels et de personnages existants ?

Thomas Kruithof: La toile de fond du récit s’inspire librement de plusieurs crises ou complots, avérés ou supposés, qui ont eu lieu en France ces trente dernières années, notamment certaines libérations d’otages, ou l’affaire Takieddine. Et plus largement le soupçon d’instrumentalisation des services secrets à des fins politiques qui est très présent dans notre actualité, surtout en période électorale. En outre, le film est empreint de cette inquiétude de la surveillance généralisée qui flotte dans notre conscience collective depuis notamment l’affaire Snowden.

Toute La Culture :Est-ce que le bon cinéma de genre doit avoir des résonances avec notre société ? Doit-il servir de « véhicule » pour parler de notre époque ?

Thomas Kruithof: L’espionnage regorge de situations humaines conflictuelles et passionnantes. L’infiltration, le secret, la manipulation, sont par essence très cinématographiques. Il est vrai aussi que de la même manière que le polar permet souvent d’aborder des problèmes sociaux, le film d’espionnage donne un cadre pour parler de l’état du monde et des coulisses du pouvoir. Les romans de John Le Carré sont à ce titre très visionnaires d’un point de vue géopolitique.

Toute La Culture :Il y a des ambiances très marquées dans La mécanique de l’ombre. Peut-on voir La mécanique de l’ombre comme un film fantastique ?

Thomas Kruithof: Je ne sais pas si on peut aller jusqu’à utiliser le terme « fantastique ». Il est vrai que le personnage de François Cluzet bascule progressivement dans un monde de services secrets et de réseaux politiques qui lui est complètement étranger. Je voulais traiter cet univers comme un monde souterrain, étrange et brutal. C’est peut être aussi le versant plus expressionniste du film dans sa deuxième moitié, avec à l’image des ombres imposantes, des contre-plongées, qui t’évoque le cinéma fantastique.    

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Toute La Culture :Peut-on imaginer que toute cette histoire se passe entièrement dans la tête de Duval (François Cluzet) ?

Thomas Kruithof: C’est un film mental et subjectif. On est avec Duval, on en sait aussi peu que lui, on essaie comme lui démêler les fils de l’intrigue, et de savoir par qui et pourquoi il est manipulé. Le spectateur partage sa paranoïa qui remplit progressivement le film. C’est une immersion qui est aussi sensorielle, je voulais qu’on ressente la nervosité, la fatigue grandissante du personnage, son souffle… Donc oui le film se passe entièrement dans sa tête, mais de là à dire que ce qui se passe dans le film est une invention de son esprit, si c’est ce que vous sous entendez… Je vous laisse libre de votre interprétation.

Toute La Culture :Comment as-tu filmé la violence dans ton film ?

Thomas Kruithof: J’ai voulu être au plus proche de la manière dont Duval la ressent. C’est un homme qui au départ n’est pas préparé à la brutalité du monde dans lequel il est précipité. Et les épreuves douloureuses qu’il traverse lui font trouver en lui une force qu’il ne soupçonnait pas. Cela dit, la violence physique est finalement assez rare dans le film. Mais quand elle intervient, j’ai voulu qu’elle soit sèche et chaotique, et qu’elle échappe à la volonté de contrôle qu’ont la plupart des personnages du film.

Interview Grégory Marouzé

La mécanique de l’ombre de Thomas Kruithof

Scénario: Thomas Kruithof et Yann Gozlan

Musique: Grégoire Auger

Durée : 1h33

Sortie  le 11 janvier 2017

Visuels: © Ocean Films Distribution

Remerciements:Thomas Kruithof et Arras Film Festival