[Interview] de Fanny Ardant: réalisatrice de « Le Divan de Staline »

11 janvier 2017 Par
Gregory Marouze
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Toute La Culture a rencontré Fanny Ardant à l’occasion de la sortie de son dernier film comme réalisatrice: Le Divan de Staline ! Fanny Ardant est une grande actrice, une légende vivante du cinéma français, une Star ! Depuis 2008, avec Cendres et Sang, elle est également scénariste et réalisatrice. Les cinéphiles sont forcément tous « amoureux » de Fanny Ardant. Elle a tourné sous la direction des plus grands: Truffaut, Resnais, Scola, Antonioni, Schlöndorff, Pollack, … Alors quand on s’installe pour faire l’interview de Fanny Ardant, on est un peu ému. On sent d’abord le parfum de l’actrice-réalisatrice qui se diffuse dans la pièce. Puis Fanny Ardant apparaît et vous dit bonjour de sa voix incomparable. La conversation peut alors commencer. Interview de Fanny Ardant par Toute la Culture. 295371726_89b5ee526e_z

Toute La Culture: J’ai cru comprendre que vous étiez passionnée de culture et de littérature russe, et vous adaptez Le divan de Staline. Vous auriez pu choisir un autre livre sur Staline : pourquoi celui-là et pas un autre, qu’est-ce qui vous a le plus touché et vous a donné envie de le porter sur un écran?

Fanny Ardant : Je n’ai pas lu de grands livres sur Staline écrits par de grands auteurs. J’ai lu, peut-être, des livres sur la période stalinienne. Et là, tout d’un coup, je tombai en librairie sur un livre où il était question du personnage de Staline, qui se faisait psychanalyser. Ça m’a attirée, cette fausse histoire dans la vraie histoire, l’invention dans ce qui existait déjà. Je me suis intéressée très jeune à l’Histoire russe, à la tragique Histoire du XXème siècle, aux dissidents du régime communiste. Je me rappelle par exemple avoir eu un grand choc en lisant Vie et destin de Vassili Grossman. J’ai lu aussi bien les auteurs classiques que les auteurs contemporains. Et tout d’un coup, en tombant sur ce livre j’ai eu envie, même si ça me paraissait risqué, de partir de la figure de Staline (alors que je n’ai pas de formation d’historienne). J’ai aussi fait ce choix parce que je cherchais un rôle pour Gérard [Depardieu], et je trouvais qu’il lui en fallait un à sa mesure. Donc il y a quelque chose qui s’est mis en branle tout de suite, et j’y ai vu la possibilité de lier ma passion pour l’histoire russe et cette envie que j’avais de mettre en scène Gérard.

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Toute La Culture : Vos précédents films étaient basés sur des scénarios originaux… Vous sentez-vous plus libre en inventant totalement une histoire, ou en vous emparant de l’histoire de quelqu’un d’autre?

Fanny Ardant : Je pense que, comme je suis une actrice, je suis toujours rentrée dans les scénarios que les autres avaient écrits. Et qu’au fond, une fois que j’avais dit oui à un scénario ou à un rôle parce que je l’aimais, je me l’appropriais. Donc j’ai toujours pensé qu’un acteur trahissait plus ou moins le rôle qu’on lui confiait. Trahir, c’est peut-être un mot trop fort, mais au moins qu’il se l’appropriait. Je pense que quand on aime un roman, alors très vite on rentre dans ce qui nous est présenté. Je ne me suis pas sentie brimée en suivant le livre de Jean-Daniel Balthazar. Parce que comme je vous l’ai dit au début, je rentrais dans un univers qui me plaisait, que je connaissais déjà. Pas tel qu’il était écrit par J.-D. Balthazar mais quand même, ce n’était pas comme si demain j’allais tourner un film sur Gengis Khan, dont je ne connais rien! Tandis que là… J’avais lu surtout les dissidents, comme Guinzbourg[1]. Je connaissais donc l’autre versant du régime de Staline, celui des gens qui avaient écrit des livres en revenant des camps. Et la peur que j’avais lue chez ces autres je pouvais la comprendre: par exemple les gens qui guettaient pour savoir si la police allait dépasser leur étage, la Grande terreur Rouge etc., enfin tous ces trucs terribles qui ont duré des années. Donc je ne me suis pas sentie bridée par ce projet. Et c’est surtout parce que j’ai eu la chance d’adapter le roman d’un homme magnifique, d’une sorte de philanthrope, d’humaniste.

Toute La Culture : On dit beaucoup de choses sur Gérard Depardieu, en mal ou en bien, il s’exprime beaucoup aussi; vous, vous le connaissez très bien. Pour vous, qui est Gérard Depardieu?

Fanny Ardant: Je ne suis pas une théoricienne ni une psychanalyste qui pourrait définir quelqu’un… Je l’aime! Je pense toujours qu’on a tort de dire du mal des gens, parce que tout le monde est contradictoire, tout le monde est changeant. Moi je trouve que plus quelqu’un est contradictoire plus il est vivant. Quelqu’un de bien politiquement correct, qui parle toujours comme il faut, qui met bien le point et la virgule là où il faut, qui ne dit jamais un truc qui gêne, c’est très ennuyeux. Donc par définition je préfère les provocateurs, et les gens qui sont sortis des rails. Mais comme on est à une époque où l’on sort les phrases de leur contexte, où il faut faire vendre… Moi je ne crois pas du tout à tout ça. Même quand il est blessé, je dis à Gérard: « mais tu t’en fiches ! Qu’est-ce que ça peut faire! » Et en effet, qu’est-ce que ça peut faire…?

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Toute La Culture: C’était impossible sans Gérard Depardieu ?

Fanny Ardant : Oui. Parce que quand vous partez de l’envie d’écrire pour quelqu’un, si ce quelqu’un vous dit non, vous n’avez plus envie. D’abord j’avais demandé à l’auteur s’il était d’accord pour qu’on adapte son roman au cinéma, et il a dit oui. Et puis Gérard a dit oui, alors je suis partie dans cette aventure. Parce qu’on ne fait pas des films pour faire des films; il y avait quelque chose de l’ordre de la gageure. La réalité historique ne m’intéresse pas. On est à une époque où si l’on veut vraiment connaître la réalité il y a des archives sur tout, sur tout le monde. Ce que je voulais montrer, c’était plutôt comme un archétype du pouvoir absolu et de la terreur, et ce que cela occasionnait chez les autres. Qu’est-ce que l’on devient devant un pouvoir absolu ou devant quelque sorte de pouvoir que ce soit ?

Toute La Culture : Vous pourriez envisager d’interpréter un rôle, un personnage principal ou même un personnage « secondaire », dans un film que vous réalisez?

Fanny Ardant : Ah j’aurais beaucoup aimé, à chaque fois. Parce qu’à chaque fois que j’ai écrit des rôles, que ça soit les hommes, les femmes… ou même les chiens ! Je les aimais. Si on me les avait distribués, j’aurai eu envie de les jouer. Mais je ne suis pas assez aguerrie. Ou alors, ce qui est peut-être encore plus vrai, c’est qu’en tant qu’actrice j’ai envie d’oublier, quand je joue. C’est comme quand on danse, on se laisser emporter par le charme de la scène… Et je ne crois pas que j’aurais pu jouer tout en me disant: « hum, celui qui joue en face de moi joue mal, il n’est pas là où je veux »… Donc je crois que je ne pourrais pas. Mais à chaque fois, moi qui aime beaucoup les actrices, j’écris toujours des rôles pour lesquels je me dis : « qu’est-ce que j’aimerais jouer ce rôle… »

Toute La Culture: Et vous vous sentez plus libre en tant qu’actrice de cinéma, de théâtre, en tant que scénariste ou en tant que réalisatrice?

Fanny Ardant : Si je me sens bien… Ce pourquoi je les fais tous, c’est parce que justement j’y trouve un plaisir. Avec toujours le mélange du plaisir, de l’angoisse, de l’inquiétude et du tourment. Par exemple, je joue au théâtre mais j’ai un trac de fou! Quand je me retrouve dans la coulisse je me dis : « mais pourquoi je me suis mise dans cette situation? » Et puis, hop! le rideau s’ouvre, et c’est comme les plateaux de la balance. Au cinéma aussi, quand tout d’un coup il faut se lever à 5h du matin, et qu’on est dans des scènes impossibles… Ou écrire un scénario dont, par exemple, personne ne veut! Mais vous savez dans la vie il y a toujours la peur et le plaisir, mais si le plaisir n’est pas plus grand que la peur alors, il faut abandonner.

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Toute La Culture : Au fond, que vouliez-vous réussir avec Le Divan de Staline? Et que vouliez-vous éviter?

Fanny Ardant : Silence – Ce que je voulais éviter c’était un film historique, ou une parodie de documentaire. Comme je l’ai dit tout de suite, la réalité ne m’intéresse pas. Ce que je voulais réussir c’était la peur face au pouvoir; comment on se délite, comment on disparaît devant elle. J’ai surtout traité la peur dans des scènes de groupe. Par exemple, une des scènes que je voulais justement placer au début, c’est quand Staline arrive, et qu’il est comme débonnaire. Ensuite, quand la petite dame lui baise la main, et qu’elle tombe. Je voulais donner le ton. Tout le monde est gelé, personne ne ramasse cette vieille dame qui pourrait être la mère de cet homme. Et dès que Staline rit, tout le monde rit. C’était ça que je voulais montrer. Qu’il n’y avait plus de personnalité. Que dans le groupe personne ne s’individualisait. L’idée était plutôt de chercher à voir comment l’individu résiste, et c’est plutôt négatif…Il faut faire très attention au pouvoir. Après, on pourrait élargir le sujet. Nous sommes dans une époque dans laquelle on fait de plus en plus appel à la peur des gens, à la sécurité. Or la sécurité est antinomique de la liberté et malgré tout, la liberté, avec tous les dangers que ça représente, c’est le bien suprême. Parce que l’on peut devenir des automates à qui l’on dit « marche bien à droite parce qu’à gauche c’est dangereux, alors marche bien à droite, la tête baissée, fais ce qu’on te dit… » Tout ce qui se passe en ce moment c’est très dangereux parce qu’« on est là pour vous protéger ». Donc je voulais aussi montrer cela, et l’importance de faire attention à ne pas être réduits par la peur.

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Toute La Culture : Tous vos films ont été produits par Paulo Branco, qui est quand même réputé pour s’investir dans des projets difficiles avec souvent peu de moyens ; moi je le vois comme une sorte de rockeur qui entrerait par une porte et repasserait par une fenêtre. Comment c’est de travailler avec un producteur comme Paolo Branco?

Fanny Ardant: Eh bien, c’est ce que vous venez de dire, c’est à dire que Paolo n’a qu’une seule parole: ce qu’il vous dit, il le fait. Il ne vous trahit jamais. Mais il vous annonce tout de suite les choses : « vous aurez tant de jours de tournage, pas d’heures supplémentaires, pas de jours supplémentaires » ou bien « non, tel acteur n’aura pas tel cachet », « attention aux décors »… enfin quelque chose de très très balisé, ce qui en fait un grand producteur. Parce qu’avec si peu d’argent, il y arrive. Et puis, le fait de ne jamais vous trahir, c’est une grande force. Ces derniers temps par exemple, en tant qu’actrice, j’ai reçu beaucoup de scénarios avec des metteurs en scène plus ou moins connus, qui n’ont jamais fait leur film. Parce que tout d’un coup il y avait des distributeurs qui disaient non, ou tout d’un coup il y avait une chaîne qui disait non et le producteur disait qu’il ne pouvait pas. Tandis que Paolo, s’il vous a promis, il se débrouillera. Il trouvera de l’argent : 3,50 francs par-ci, 3,50 francs par-là… Et puis pourquoi le premier film que j’ai tourné c’était en Transylvanie, et les deux derniers au Portugal? Parce qu’il y a une économie des moyens, et puis que les artisans portugais sont très forts: avec peu de choses, ils arrivent à faire des miracles. Bien sûr que j’aurais voulu avoir plus de temps. Le bureau de Staline, c’était une chambre qu’il fallait rendre au bout d’une semaine, et puis il y a beaucoup de soucis du fait du manque d’argent, mais finalement le fil conducteur de tous les films de Paulo c’est l’élément humain. Vous vous apercevez que si l’élément humain est à la hauteur, les choses se font. Et c’est vrai quand on dit que c’est « le dernier des Mohicans ». Parce que tout le monde avait dit non au film qu’on a fait. Les acteurs ont dit oui, mais tous les gens d’argent ont dit non. Et Paolo Branco aurait pu me dire « Fanny, on ne peut pas le faire. »

Interview: Grégory Marouzé. Retranscription: Camille Thermes.

[1] Evguénia Sémionova Guinzbourg (1904-1977) était une écrivaine soviétique principalement connue pour avoir raconté son expérience des prisons du NKVD et des camps du Goulag.

Le Divan de Staline de Fanny Ardant

d’après le roman de Jean-Daniel Baltassat

Avec Gérard Depardieu, Emmanuelle Seigner, Paul Hamy, Luna Picoli-Truffaut, …

Durée: 1h32

Sortie le 11 janvier 2016

Visuels : © Alfama Films

Visuel à la Une : ©Jordi Motlló


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