[Critique]« Toni Erdmann », la sensation de Cannes enfin dans les salles

15 août 2016 Par Olivia Leboyer | 0 commentaires

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Grand absent du palmarès, Toni Erdmann avait fait l’effet d’un choc sur la croisette : sans conteste, la palme des critiques. Etrange, ce film possède un naturel bluffant, livre une réflexion fine sur les rapports père-fille et sur l’esprit libéral de l’époque, tout en évitant le piège du sentimentalisme. A découvrir, évidemment. En salles dès mercredi 17.

Note de la rédaction :

De Maren Ade, nous avions beaucoup aimé Everyone else (voir notre interview de Maren Ade en 2010), observation d’un couple au fonctionnement suprenant, loin des attitudes codifiées. Même liberté ici, où le tour de force se remarque encore plus : sur près de trois heures, nous scrutons la cohabitation difficile entre une fille et son père. Inès (Sandra Hüller), femme d’affaires indépendante et forte, habite Bucarest. Son père (Peter Simonischek) vit en Allemagne avec son vieux chien. Dans la vie, il n’a pas réussi, il donne quelques petits spectacles de piano dans les écoles du coin.

Inès semble solitaire, froide, assez peu épanouie. Du moins, aux yeux de son père qui décide, à toute force, de montrer à sa fille qu’elle s’est peut-être trompée en choisissant la compétition à outrance et le culte de l’argent. L’opposition a l’air tranchée mais, très vite, des lignes de faille apparaissent. Inès n’est pas heureuse (« Qu’est-ce que cela veut dire ? » ), mais son père non plus, clown triste et déçu. Sa femme l’a quitté pour un homme en pleine réussite, et il vit isolé, sans grandes tablées d’amis. Vieil ours, il n’a pas, à son âge, les codes et l’argent qui assurent une sociabilité fluide. Précisément, il entend démontrer à Inès que la folie, l’humour peuvent suppléer à tout cela et enchanter, malgré tout, la vie.

Alors, il invente un personnage farfelu et mal élevé, Toni Erdmann, qui va semer la pagaille dans le petit milieu policé d’Inès. Parfois charmant et léger, il se révèle aussi lourd et insistant. Maren Ade étire les scènes jusqu’au malaise. Un sourire peut vite tourner en grimace. Car il s’agit bien d’un bras de fer. Et, à ce jeu, la fille semble toujours avoir une longueur d’avance. L’humour ? Elle connaît, elle n’en manque pas. Les vieux trucs de son père, oui, merci, elle les maîtrise aussi. Comme tout le reste. Dans les affaires, ou dans ses jeux sexuels, Inès parvient à désamorcer, à introduire la dérision qui déstabilise l’adversaire. A chaque coup, elle gagne. La satire du monde de l’entreprise, d’une bêtise confondante, est réjouissante. Mais, sans doute, à force de considérer tous les autres comme des adversaires à battre, Inès passe-t-elle à côté de quelque chose ? D’une tendresse simple ? Rien n’est simple, ici : la fille et le père s’aiment, mais ils sont comme chien et chat. Inès s’est sans doute construite contre cette image d’un père dilettante, auquel elle ressemble néanmoins. A l’inverse de lui, elle ne reste pas en marge, elle assume la réussite, l’argent, illusions certes, mais qui rassurent et donnent une place. Toni Erdmann nous offre de grands moments de cinéma, avec des scènes qui deviendront cultes (l’une fait penser à The Party de Blake Edwards), mais ménage aussi de belles plages de malaise, très troublantes.

La dernière scène, particulièrement réussie, clôt le film sur une note à la fois joyeuse et triste : tout est pardonné ? un bref instant, oui, avant que les choses reprennent leur cours. Bonheur ou pas, on continue à avancer.

Un film chaudement conseillé, dont vous sortirez soit heureux comme le promettent les affiches, soit attristés ou mal à l’aise mais, à coup sûr, remués.

Toni Erdmann, de Maren Ade, 2h42, Allemagne, Peter Simonischek, Sandra Hüller, Michael Wittenborn. Sortie le 17 août 2016.

visuels: affiche, photo et bande annonce officielles du film.


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