[Critique] « Peur de Rien », une Symphonie française pour femme et orchestre

6 février 2016 Par admin | 0 commentaires

Troisième long-métrage de Danielle Arbid, Peur de rien nous offre « sa » vision de la France. Ce pays qu’elle a elle-même découvert dans les années 90 lors de son arrivée. En partie construit autour de ses souvenirs, son travail nous replonge au cœur de cette décennie d’avant la crise vue par Lina, Manal Issa, arrivée tout droit du Liban.
Note de la rédaction :

En rupture familiale à cause d’un oncle pour le moins indélicat, fraîchement débarquée du Liban, Lina va se jeter à cœur perdu dans cette « vie à la française » entre flirts, bancs de fac et découverte d’un mode de vie dont elle ignore tout. Au cours de ses pérégrinations, elle découvrira l’amour, la trahison, l’abandon mais aussi l’art « français » sous de nombreuses formes. Véritable ode à la France, Danielle Arbid décline avec talent et justesse ces petits riens dont nous ne sommes même plus conscients en leur donnant un nouvel éclairage. Deux femmes et trois hommes lui servent de partition pour une bien jolie symphonie ponctuée de galères de logement, de petits jobs peu gratifiant et d’un Liban qui s’éloigne pour mieux se dessiner.

« On dirait qu’on est dans un roman français »

Les hommes sont comme des étoiles filantes dans le ciel changeant de Lina. Ils apparaissent, brillent et disparaissent. Jean-Marc, interprété par Paul Hamy, sera l’amoureux romantique mais non-dénué de duplicité. Il offrira les fleurs. Il sera à l’origine d’émois qu’on devine encore inconnus. Entraîné par cette volonté de « faire comme tout le monde », Lina s’abandonne. Paul Hamy maîtrise à merveille sa partie. Dévoué mais secret, il avertit mais rien n’y fera. Plus dure sera la chute mais l’adolescente est devenue femme, et quelle femme !!
Puis viendra Damien Chapelle, Julien à l’écran. Écorché vif, passionné de musique mais aussi de substances prohibées, il est le « gentil » mais ses aspirations sont ailleurs, par-delà les océans. Si on apprécie son talent à restituer un personnage « à fleur de peau », son jeu n’est pas toujours à la hauteur des attentes. Incarnation parfois défaillante, Damien Chapelle manque encore d’un peu d’épaisseur dans un rôle peut-être trop grand pour lui.
Sauveur aux allures christiques, Vincent Lacoste, Rafaël le « bourgeois gauchiste » tendance redskin, tombera à point nommé pour donner un nouveau souffle à un film qui commençait à s’endormir doucement. Il sera le troisième homme, comète qui deviendra peut-être soleil. Il est le révélateur de la politisation de la jeunesse de l’époque et avec qui l’amour ne laisse plus de place à la pudeur, il s’exprime au grand jour. Dans un registre diffèrent de ceux qu’il pratique, Vincent Lacoste excelle. Prélude de la nouvelle vie de Lina, il est hélas un final bien trop court à cette symphonie tant on apprécie son mouvement.

Manal Issa, fabuleux 1er violon. Dominique Blanc, merveilleux contre-point

Simples astéroïdes ou futur soleil, ces hommes ne seraient rien sans la magnifique interprétation de Manal Hissa. Déjà saluée dans de nombreux festivals, la jeune libanaise dont c’est le premier rôle est une véritable constellation de talents. Son évolution dans son rôle, son incroyable capacité à rendre par de simples expressions de visage tout le ressenti du personnage sont un point d’orgue qui mérite déjà l’attention. Restituant tour-à-tour l’amour, la détresse ou la peur, elle illumine magnifiquement le travail très esthétique de Danielle Arbid. D’adolescente elle deviendra femme emportée par le désir et l’amour, elle combattra la vie pour mieux la croquer à pleines dents, elle se perdra pour mieux nous retrouver avec une grâce et un sens du jeu qui lui ouvrent grand les portes d’une jolie carrière. Dans cette quête de l’indépendance par l’amour et le savoir, dans cette soif de liberté, Manal Issa éblouit par sa justesse. Pour la seconder, Antonia, interprétée par Clara Ponsot, constitue un atout de charme. Qu’ils soient hommes ou femmes, ce quatuor d’acteurs dont les années 90 furent celles du berceau, restituent avec talent cette époque et ses anachronismes tels que les a vécu Danielle Arbid.
Pour sa part, Dominique Blanc, enseignante d’histoire de l’art engoncée dans un costume stricte, démontre une nouvelle fois qu’aucune des facettes du talent ne lui fait défaut. Deuxième personnage féminin de cette symphonie, elle délivre un jeu sur le fil du rasoir où se mêlent humour et décalage. Elle contribue à dynamiser et alléger le propos.

Pour Danielle Arbid ce film est celui de l’apaisement après la colère et l’errance mises en avant dans ses précédents opus. Elle a quitté le Liban pour poser ses caméras dans le Paris des années 90 bande son à l’appui. « Son » Paris, celui de ses souvenirs de jeune libanaise fraîchement débarquée de Beyrouth. Ode à la liberté, cette « Rencontre avec la France » – titre précédemment retenu puis abandonné – est de ces films qui « remet les pendules à l’heure » dans les esprits aigris et nous rappellent que la France est une symphonie magnifique dont les trois mouvements sont Liberté, Egalité et Fraternité. Danielle Arbid nous invite avec talent à méditer sur cela alors que de brunâtres menaces se profilent à l’horizon.

« Peur de Rien », de Danielle Arbid, avec Manal Issa, Paul Hamy, Dominique Blanc, Vincent Lacoste, France, 2015, 2h, Ad Vitam. Sortie le 10 février 2016.

Sylvain Lefèvre

visuels : photos officielles du film


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