[Critique] du film « Un jour dans la vie de Billy Lynn » Ang Lee sonde l’âme d’un héros malgré lui

4 février 2017 Par
Gilles Herail
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Un jour dans la vie de Billy Lynn (Billy Lynn’s Long Halftime Walk) n’a pas rencontré le succès escompté lors de sa sortie américaine et a été snobé par les Oscars. Ang Lee signe pourtant un long-métrage passionnant, qui sonde l’âme d’un jeune soldat (Joe Alwyn) transformé en phénomène médiatique pour un acte « héroïque » dont il n’est pas si fier. Un témoignage complexe, troublant, avec un vrai point de vue. Notre critique.

Extrait du synopsis officiel : En 2005, Billy Lynn, un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie en Irak victime d’une violente attaque. Ayant survécu à l’altercation, il est érigé en héros, ainsi que plusieurs de ses camarades. Et c’est avec ce statut qu’ils sont rapatriés aux Etats-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader au pays… avant de retourner au front.

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La représentation cinématographique de la guerre a profondément changé ces dernières années, avec des longs métrages comme Fury, A War, American Sniper, Soy Nero ou Voir du Pays. Qui délaissent les fantasmes mythologiques et la passion militaire pour se recentrer sur l’humanité du soldat de métier. Grattant derrière la figure du combattant, interrogeant ses questionnements éthiques, dévoilant ses troubles post-traumatiques et s’intéressant aux nouveaux enjeux des conflits modernes. Ang Lee (Le secret de Brokeback Mountain, L’odyssée de Pi) offre une nouvelle porte d’entrée sur ces problématiques passionnantes en déconstruisant la récupération politique des vétérans. A travers le portrait d’un jeune soldat, devenu héros malgré lui après la diffusion d’une vidéo le montrant secourir un de ses camarades au péril de sa vie.

A son retour au pays, Billy se retrouve propulsé dans un gigantesque tourbillon médiatique et doit entamer une spectaculaire tournée d’hommages à travers les Etats-Unis. Culminant dans un show final surréaliste où les soldats sont invités à devenir figurants d’un spectacle des Destiny’s Child pendant la mi-temps d’un match de foot. Un jour dans la vie de Billy Lynn s’appuie sur une construction scénaristique intelligente, effaçant les barrières de temps et d’espace pour immerger le spectateur dans les pensées du protagoniste. Qui laisse parfois vagabonder son esprit, prenant de la distance avec le cirque ambiant pour se souvenir des images traumatisantes de la guerre ou des discussions avec sa sœur sur son avenir. Des récits parallèles qui correspondent à autant de questionnements qu’Ang Lee souhaite aborder: le story-telling patriotique, la figure du héros et le rapport du soldat à son métier.

Un jour dans la vie de Billy Lynn n’est pas un film à thèse, s’autorise des contradictions, des flous, des digressions, des ruptures de ton entre satire et mélodrame. Et on apprécie justement ce bouillonnement qui correspond à l’état d’esprit changeant de son « héros ». Un jeune adulte intelligent ayant trouvé au front une forme de maturité, qui s’interroge sur le sens de ses missions tout en cherchant à bien faire son travail. Un soldat à la fois lucide et corporatiste, qui va devoir faire face aux vautours qui rodent autour de lui pour voler son histoire et la transformer en symbole. Cet industriel du gaz de schiste qui prétend développer son activité pour permettre aux G.I de rentrer au pays. Ce milliardaire Républicain qui souhaite revisiter son expérience dans un film de propagande. Cette pom-pom girl fascinée par le statut de femme de soldat qu’elle pourrait acquérir.

Ang Lee signe un film sur la dépossession de l’expérience du soldat plus qu’un manifeste pacifiste. En montrant comment chacun projette sur ces visages vus à la télé ses propres idées reçues, transforme le fait de guerre en épopée romanesque, récupère le symbole pour le teinter de politique, de religion, de patriotisme ou de morale. Que l’on soit républicain ou démocrate, pro ou anti, cynique ou indifférent. Les jeunes soldats et leur chef (Garrett Hedlund, excellent) sont au milieu, croient plus ou moins aux bobards idéologiques qu’on a essayé de leur vendre, ne souhaitent servir ni d’alibis ni de cautions. Le débat sur la légitimité des guerres Bush a déjà été tranché et Ang Lee questionne avant tout la relation passionnelle malsaine que la nation américaine entretient avec son armée. Occultant la dimension plus humaine de soldats, souvent issus, des classes populaires ou moyennes, qui sont avant tout venus chercher un job stable et un statut social. A voir.

Gilles Hérail

Un jour dans la vie de Billy Lynn, un drame américain d’Ang Lee avec Joe Alwyn, Kristen Stewart, et Garrett Hedlund, durée 1h53, sortie le 01/02/2017

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film