[Critique] du film « Silence » Martin Scorsese éprouve le doute de la foi

19 février 2017 Par
Gilles Herail
| 0 commentaires

Martin Scorsese délaisse le genre du thriller pour revenir sur le destin de la communauté chrétienne du Japon au début du 17ème siècle. Silence questionne à la fois la légitimité de l’action des missionnaires, la force de résistance des minorités religieuses persécutées et les questionnements intimes d’un prêtre confronté à des choix impossibles. Un film dense, trop bavard, qui amène pourtant une réflexion passionnante sur le doute de la foi, à mille lieues des délires prosélytes de Mel Gibson. Notre critique

Extrait du synopsis officiel : XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.

silence

Martin Scorsese est le roi incontesté d’un cinéma de genre tombé en désuétude à Hollywood, enchaînant depuis une quinzaine d’années les grands succès publics grâce à son association avec Léonardo Dicaprio (Gangs of New-York, Shutter Island, Les infiltrés, Aviator, Le loup de Wall-Street). Silence marque une vraie rupture avec cette incroyable série, affichant un budget plus modeste, une ambition intimiste et une thématique historico-existentialiste. Le cinéaste américain a souhaité nous parler du destin peu connu de la communauté des chrétiens du Japon pour interroger en filigrane l’expérience du doute de la foi. A travers le portrait de deux missionnaires envoyés au pays du soleil levant pour retrouver un prêtre disparu et apporter leur soutien à la communauté chrétienne locale.

La première partie du film nous emmène à la rencontre de ces paysans convertis qui font face au harcèlement des autorités locales et risquent leur vie chaque jour en raison de leurs croyances religieuses. Alors que le Japon a décidé d’éradiquer toute trace d’un christianisme qui pourrait mettre en danger l’unité culturelle du pays. Scorsese adopte un point de vue immersif pour placer le spectateur dans la peau des personnages principaux, qui maîtrisent mal la langue, sont dépassés par la ferveur que déclenche leur arrivée, doivent bénir et confesser à la chaîne, sont tenus de vivre cachés pour éviter d’être arrêtés, font l’expérience d’un choc culturel encore plus brutal qu’ils ne l’avaient imaginé. Silence prend petit à petit de la distance avec son sujet pour interroger dans sa seconde partie la dimension politique du destin des chrétiens du Japon. A travers l’affrontement symbolique entre le missionnaire et le grand Inquisiteur, qui débattent de la légitimité de la conversion et de la défense des bases culturelles japonaises. Avant un troisième acte sur le sort des prêtres « défroqués » ayant renié leur foi et travaillant de concert avec les autorités locales.

Silence est un film très dense, parfois trop bavard, n’évitant pas les lourdeurs symboliques et quelques fautes de goût (une voix-off caverneuse pour faire parler Dieu, des seconds rôles japonais outranciers). Mais Scorsese a l’immense mérite de parler de thématiques très complexes sans asséner son point de vue, en faisant confiance à la capacité de réflexion de son spectateur. Comment expliquer la force de résistance déstabilisante des minorités religieuses persécutées ? Quel est le socle philosophique qui permet de légitimer l’entreprise des missionnaires? Quelle place accorder aux signes religieux tangibles et aux symboles extérieurs d’appartenance à une communauté de croyance? La ferveur chrétienne ne relève-t-elle pas de l’idolâtrie personnalisée? Renier Dieu publiquement au nom de la protection de son prochain est-il acceptable?

Autant de questionnements fondamentaux, qui relèvent à la fois de l’expérience individuelle et collective, d’aspects politiques ou théologiques, et trouvent leur expression dans un film d’une grande richesse. Qui explore avant tout le doute religieux, dans toutes ses composantes, à mille lieues des ambitions prosélytes péremptoires de Mel Gibson.

Gilles Hérail

 Silence, un drame historique de Martin Scorsese avec Andrew Garfield et Liam Neeson, durée 2h41  sortie le 08/02/2017

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film