[Critique] du film « Petit paysan » Drame implacable sur la descente aux enfers d’un éleveur

7 septembre 2017 Par
Gilles Herail
| 0 commentaires

Petit paysan est le coup de cœur critique (mérité) de la rentrée. Hubert Charuel signe un drame agricole moderne aux allures de thriller psychologique, qui capte le sentiment de précarité d’éleveurs qui peuvent tout perdre du jour au lendemain. Passionnant, bouleversant et implacable. Notre critique.

Extrait du synopsis officiel : Pierre, la trentaine, est éleveur de vaches laitières. Sa vie s’organise autour de sa ferme, sa sœur vétérinaire et ses parents dont il a repris l’exploitation. Alors que les premiers cas d’une épidémie se déclarent en France, Pierre découvre que l’une de ses bêtes est infectée. Il ne peut se résoudre à perdre ses vaches. Il n’a rien d’autre et ira jusqu’au bout pour les sauver.

petit-paysan

La ruralité redevient une source d’inspiration pour le cinéma français depuis quelques années aussi bien dans la fiction (La vache, Médecin de campagne, Quand on a 17 ans) que dans le genre documentaire (Les chèvres de ma mère, Bovines, Des locaux très motivés). Petit paysan s’inscrit dans cette même volonté de s’éloigner de la représentation fantasmée des métiers agricoles, trop souvent associés à des images d’Epinal. Swann Arlaud y incarne un éleveur de vaches laitières dont le modeste troupeau n’atteint pas les trente têtes. Un passionné qui s’occupe amoureusement de ses « godelles » au détriment de sa vie personnelle. Un fils de paysans qui a repris le flambeau de l’exploitation familiale et conserve des liens très étroits avec ses parents et sa sœur (Sara Giraudeau) devenue vétérinaire.

Petit paysan assume une ambition de chronique réaliste, s’intéressant dans le détail aux geste du métier, son quotidien, ses habitudes, son intensité. Une activité ancestrale désormais profondément ancrée dans la modernité : contrôles qualité, surveillance sanitaire, reporting chiffré, applications de suivi des tâches à accomplir, etc. Un travail difficile inscrit dans des problématiques politiques complexes qui apparaissent en arrière-plan : la défiance vis-à-vis de l’Union Européenne, les divisions au sein du monde paysan, les retards pris dans les indemnisations, la difficulté de concilier principe de précaution et protection des éleveurs, etc.

L’atmosphère est en revanche celle d’un thriller psychologique, imaginant l’arrivée d’une menace invisible, inodore, indétectable, qui sème l’effroi chez les éleveurs. Une épidémie foudroyante qui installe un climat paranoïaque dans le monde paysan européen, au sein duquel les informations et les rumeurs (parfois complotistes) se répandent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Cette maladie inconnue qui tue en un rien de temps et se propage rapidement agit comme une épée de Damoclès permanente. Car la détection d’un seul cas entraîne l’abattage systématique de l’ensemble du troupeau.

C’est cette descente aux enfers que raconte le film, qui réussit à capter la profondeur du sentiment de précarité de petits exploitants qui peuvent tout perdre du jour au lendemain. Une précarité qui n’est pas seulement économique, mais aussi morale: accepter le fait que ses animaux soient abattus, qu’il faille repartir de zéro, en restant à la merci d’un nouveau drame qui pourrait une nouvelle fois tout emporter. Swann Arlaud incarne avec intensité cet homme qui perd pied, ne peut rationnellement faire face à ce qu’il ressent comme une injustice, n’arrive tout simplement pas à accepter ce qui sera pourtant inéluctable.

Petit paysan bouleverse en mettant le spectateur face à la dureté et la brutalité de cette situation. Ce drame qui le rouge et que le personnage principal ressent jusque dans son corps, qu’il gratte de plus en plus compulsivement. Qui devient une obsession latente, maladive, inquiétante, malgré l’impossibilité de changer le cours des choses. Hubert Charuel ne cherche pas la larme facile et veut au contraire partager ce désarroi plus froid, plus sec, plus désespéré. Un vrai coup de maître.

 Gilles Hérail

Petit paysan, un drame français d’Hubert Charuel avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau et Bouli Lanners, durée 1h30, sortie le 30 août 2017

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film