[Critique] du film « L’outsider » portrait à hauteur d’homme de Jérôme Kerviel

25 juin 2016 Par Gilles Herail | 1 commentaire

Le réalisateur des Choristes surprend en réalisant un film très contemporain sur un fait divers financier qui continue de faire l’actualité, près de 10 ans après. L’outsider reste relativement neutre sur les procédures judiciaires en cours et préfère retracer le parcours individuel de Jérôme Kerviel, interprété par Arthur Dupont. Un jeune mec brillant, hors sérail, pris dans un jeu qui le fascine mais le dépasse. Un portrait qui utilise parfois lourdement ses ficelles narratives mais séduit par sa pertinence politique et sa description acérée d’un monde de la finance trop rarement représenté dans le cinéma français. Notre critique.

Note de la rédaction :

Extrait du synopsis officiel : On connaît tous Jérôme Kerviel, le trader passé du jour au lendemain de l’anonymat au patronyme le plus consulté sur les moteurs de recherche du net en 2008… l’opérateur de marchés de 31 ans dont les prises de risque auraient pu faire basculer la Société Générale voire même le système financier mondial…

Christophe Barratier et son producteur Jacques Perrin ont du se battre pour faire exister un projet d’une actualité brûlante, qui sort en salles au moment où la justice est de nouveau sollicitée pour trancher le contentieux entre Jérôme Kerviel et la Société Générale. On regrette souvent la couardise et la frilosité du cinéma français, incapable de mettre en scène et d’analyser des évènements contemporains à résonance politique. Et l’arrivée de l’Outsider fait un bien fou, après les sorties consécutives de 600 euros (inscrit dans la campagne présidentielle de 2012), Tout tout de suite (revenant sur l’affaire Ilan Halimi) ou Merci Patron (attaquant le groupe LVMH). Le scénario retrace le parcours de Kerviel, diplômé brillant issu d’une famille plutôt modeste et recrue prometteuse de la SoGé. Jeune loup lancé dans le grand bain de la finance, au sein d’un monde qui file à 100 à l’heure et se drogue au challenge et à la performance. Un univers addictif, qui le fascine, où l’on manipule tout de suite des sommes énormes alors que l’on commence tout juste sa carrière.

Arthur Dupont apporte au personnage de Kerviel une innocence attachante, qui va petit à petit laisser place à un sentiment de toute puissance. Et transformer le jeune naïf en joueur compulsif incapable de mettre un terme au cercle vicieux dans lequel il s’enferme. Le film nous embarque dans l’univers des grandes banques françaises du début des années 2000, au sein d’une équipe de traders dirigée par François-Xavier Demaison. Qui a pu utiliser son passé dans le secteur financier pour composer un personnage démesuré mais crédible, entre le Leonardo Dicaprio du Loup de Wall Street et le Michael Douglas de Wall Street 1 et 2. Un gourou flamboyant, incroyablement charismatique, qui prend sous son aile un poulain qu’il veut amener au sommet. L’outsider dépeint avec énergie l’atmosphère de la finance de marché, son jargon, ses codes, sa camaraderie dopée à l’esprit de compétition. Un monde d’hommes, qui se vannent, se jaugent, se testent, dans un esprit cour de récréation qui leur permet de faire baisser (un peu) la pression folle à laquelle ils sont soumis.

L’outsider timide et un peu gauche va progressivement prendre ses marques, entamant une descente aux enfers qui se finira par son licenciement et l’enregistrement de pertes historiques pour sa banque. Quand l’élève développe à une échelle industrielle les petites combines du maitre et va toujours plus loin dans la prise de risques. Dépassant très largement ses autorisations de mises, cachant ses gains pour les remettre en jeu, jouant tapis à chaque coup en pariant systématiquement contre le marché. L’outsider reste volontairement flou sur la question de la responsabilité, pour s’éviter les procès en diffamation. Mais le point de vue adopté a le mérite de la clarté, présentant Kerviel sous un jour plutôt positif et le plaçant surtout en position de victime d’un système fou qui l’aurait laissé faire. Le récit s’arrête au moment du licenciement de Kerviel et ne revient en revanche pas sur la procédure judiciaire à rebondissements, qui symbolise également le caractère irréel et absurde de l’affaire (avec une première condamnation, depuis annulée, à 4.9 milliards d’euros d’amende).

Christophe Barratier s’intéresse plus au portrait d’homme qu’aux détails techniques et fictionnalise parfois artificiellement les relations de Kerviel avec ses proches (le personnage de l’ami travaillant au contrôle des risques s’est uniquement d’artifice scénaristique). On aurait aimé un ton encore plus incisif, allant plus loin dans la pédagogie et dans l’humour comme l’avait fait l’excellent The Big Short. Mais il faut saluer la volonté d’un cinéma inscrit dans le contemporain, qui s’attaque à un fait divers symbolisant à lui tout seul les dérives du système financier et des pratiques des grandes banques, qui restent d’actualité malgré les régulations timidement mises en places après la crise de 2008. L’outsider a l’immense mérite de replacer ces questions dans un contexte français et de rendre les comportements décrits moins « exotiques », apportant un complément tout à fait recommandable aux grands films américains du genre (The Big Short, Margin Call, Le loup de Wall Street, Wall Street 1 et 2).

Gilles Hérail

L’outsider, un thriller financier de Christophe Barratier avec Arthur Dupont, Sabrina Ouazani et François-Xavier Demaison, durée 1h57, sortie le 22/06/2016

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film

Mhamed Arezki


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