[Critique] du film documentaire « Saigneurs » Portraits d’ouvriers d’abattoirs

10 mars 2017 Par
Gilles Herail
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Saigneurs appartient à l’école du documentaire immersif, qui observe et écoute sans chercher à imposer un point de vue. Vincent Gaullier et Raphael Girardot offrent un témoignage éclairant sur le quotidien des salariés d’un abattoir industriel, abordant avec précision des questions d’actualité sur le statut d’ouvrier et la santé au travail. Notre critique.

Extrait du synopsis officiel : Le travail. De tous, le pire travail qui soit parce que pénible, dangereux, sous-payé, précaire… le pire qui soit parce que nié par notre société de consommation… le pire travail qui soit est celui de découpeur, tripier, tueur, désosseur, pareur, saigneur… Autant de spécialités que l’on retrouve dans un abattoir. Le lieu chargé de fantasmes, métaphore de cette société qui broie, formate…symbole de ce monde du travail qui cache ses prolétaires et le « sale boulot ».

saigneurs

La question de la souffrance animale et de la maltraitance dans les abattoirs est devenue, légitimement, un véritable enjeu politique depuis quelques années en France. S’invitant dans les programmes de certains candidats et provoquant une vraie émotion dans l’opinion publique grâce aux campagnes d’associations comme L214. Vincent Gaullier et Raphael Girardot ont choisi un angle différent pour traiter cette question, en s’intéressant aux salariés, leurs conditions de travail, leurs perspectives d’évolution, leur ressenti sur leur activité. Saigneurs ne filme pas la mise-à-mort des bêtes (évoquée par plusieurs témoignages) mais l’étape suivante de la production de la viande. En suivant le quotidien d’ouvriers qui découpent à la chaîne des centaines de carcasses, répétant inlassablement des gestes précis dans le bruit assourdissant de l’abattoir.

Saigneurs est un documentaire sur le monde ouvrier d’aujourd’hui, s’intéressant à un métier mal-connu, mal-vu, et mal-valorisé. Une profession avec laquelle chaque interviewé entretient une relation différente : indifférence, fierté, résignation ou épuisement. Les cinéastes adoptent une approche de sociologue, décortiquant les processus, décrivant les mouvements, les rythmes, les relations de pouvoir au sein de l’atelier. Saigneurs prend également le temps d’explorer la question trop peu débattue de la pénibilité et de la santé au travail. Revenant sur l’épée de Damoclès de l’accident qui pèse au quotidien sur des salariés utilisant des outils dangereux. Mais également des affections médicales de moyen et long-terme engendrées par des postes qui cassent les corps.

Le cadre des abattoirs n’est pas anodin et le documentaire s’intéresse aussi à la dimension plus symbolique du statut des employés du secteur. Quelle représentation de leur propre métier ? Quel regard de leurs proches et de leurs familles ? Quelle gestion du bruit assourdissant, du sang qui coule en permanence et des carcasses qui s’accumulent. Saigneurs n’adopte pas un discours « anti-viande » et fait avant tout le portrait de ces invisibles du monde du travail, sans misérabilisme ni héroisation. Parlant de manière précise, respectueuse et neutre d’un métier qu’on n’a souvent pas choisi et regroupe des parcours d’une grande diversité. Un documentaire d’observation passionnant, qui prend son temps et ne cherche pas à dramatiser sa narration. pour capter l’essence même du quotidien des personnes qu’il met en scène.

Gilles Hérail

Saigneurs, un documentaire français de Vincent Gaullier et Raphael Girardot, durée 1h37, sortie le 01/03/2017

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film