[Critique] « Chez nous » de Lucas Belvaux ou Le petit fasciste illustré en bas de chez soi

22 février 2017 Par
Sylvain Lefèvre
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Affreusement banal. Comme un chewing gum collé sous la semelle, gênant, même si on s’en débarrasse. Un relent de saleté, une sorte d’arrière-goût désagréable, qui resterait accroché malgré tout. Chez nous, le dernier film de Lucas Belvaux, est de ces « petites choses » de l’ordre de la nécessaire salubrité publique.

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A l’angle de l’allée des Soupirs, une maison banale, dans une rue banale du bassin minier du Nord-Pas de Calais. Bienvenue à Hénart. A l’intérieur, une vie banale. Une vie de dévouement entre bons et, le plus souvent, mauvais moments. Pauline, Emilie Dequenne, est infirmière libérale. Séparée, deux enfants, elle court, entre ses patients à qui elle apporte soins, écoute et réconfort, et entre les activités des enfants, sans parler de son père, ancien métallo et communiste cabochard, très malade sur qui elle veille à chaque instant. En quelques scènes, le portrait fait mouche, difficile de résister à l’empathie.
A l’ombre du terril voisin, ici chacun tente de survivre à sa manière. Car pour beaucoup, dans cette région durement touchée par la désindustrialisation et filmée avec justesse, c’est bien plus souvent de survie qu’il s’agit. Petite délinquance, débrouilles et combines flirtent avec le chômage et le désœuvrement, ce lancinant bourreau de l’espoir. Dans cette mal vie au quotidien, la chasse au bouc-émissaire, histoire de donner forme à la peur du lendemain, est devenue monnaie courante et fait le lit d’amants nauséabonds.

Notabilité version francisque

Alors « se battre pour les gens, pour notre famille et pas pour des idées », parce que « faire de la politique n’est pas un métier mais un engagement » ne peut laisser indifférente Pauline, si gentille et si dévouée. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle a été choisie. Elle fera une très belle « tête de gondole ». Et qu’importe si le racisme « au quotidien » peut surgir au détour d’un barbecue dominical sans que personne ou presque ne s’en soucie, Pauline se laisse tenter, ensorcelée par Mr le Docteur et le Bloc Patriotique. Il a accompagné sa mère jusqu’au dernier souffle, il a été une sorte de mentor, ils travaillent de concert et puis, dans la petite ville grise, c’est quelqu’un le docteur Berthier.
Recruteur affable, grand manitou de l’ombre, Philippe Berthier – superbement interprété par un André Dussolier à vous glacer le sang à grands coups de cynisme – œuvre pour la grande œuvre de sa vie version Mauras. Il faut redonner à la France ses couleurs d’antan, celles qui fleurent bon l’olivâtre et le vert-de-gris de ces peintures datées qui foulent au pied le devoir de mémoire. On est « chez nous » !

Dédiabolisationazisme

Fasciste ? Que nenni ! Stanko, joué par Guillaume Gouix, fera les frais de ce Bloc, ce nouveau-né de la sphère fascisante, simple émanation marketing destinée à redorer – dédiaboliser diront certains – le blason un peu trop ensanglanté du Rassemblement National Populaire de papa. Emmené par Agnès Dorgelle – Catherine Jacob-, égérie aryenne et digne fille de son père, ici on ne veut plus de lui, le skinhead bagarreur, extrémiste. Ses « exploits » au sein du service d’ordre d’antan, version paternelle, doivent de rester éloigner des nouveaux projecteurs qui illuminent un tricolore qu’on aimerait « respectable » et qui s’avère inconciliable avec le néo-nazisme.

Anatomie de l’indicible

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé n’est cette fois pas fortuite. Avec le talent qu’on lui connaît déjà dans d’autres registres et une mise en scène ciselée, Lucas Belvaux excelle dans la démonstration. Sans crainte de prendre le risque de rendre attachants, qui du médecin paternaliste au grand coeur dont les idées semblent frappées au coin du bon sens, qui du skinhead repenti sauvé par l’amour, il démonte pièce par pièce les ressorts du populisme à la française et dissèque l’embrigadement idéologique avec une minutie chirurgicale. De la ratonnade à la réunion de cellule et ses conseils de vocabulaire, en passant par la chargée de communication qui fleure bon la manif pour tous ou les blogs internet, qui distillent la puanteur de la rumeur, rien de l’ineffable engrenage populiste, de ses vices et de ses travers ne sera épargné.

Co-écrit avec Jérôme Leroy, auteur du roman Le Bloc dont il est inspiré, le film fait la part belle au réel talent des deux comédiens principaux pour nous faire boire le calice jusqu’à la nausée si chère à J.P Sartre. Histoire d’une France d’aujourd’hui qui se cherche de l’espoir et jolie leçon d’électoralisme version « très mauvais aloi », « Chez nous » marque le retour d’un cinéma politique engagé qui faisait cruellement défaut dans le paysage. On y oscille entre répulsion et stupéfaction, on se fourvoie à son tour dans le piège, on s’attache mais quand tombe le couperet de l’odieuse réalité, on ne peut qu’applaudir. Mais, une fois la lumière revenue, ce n’est pas que du cinéma cette fois, c’est ici, c’est maintenant et c’est chez nous.

Chez Nous de Lucas Belvaux, avec Emilie Dequenne, André Dussollier, Catherine Jacob, Guillaume Gouix, France, 2017, Le Pacte. 1h54 min.Sortie le 22 février 2017.

Sylvain Lefevre