[Critique] « Celui qu’on attendait » de Serge Avédikian

7 juin 2016 Par admin | 0 commentaires

Ceux qui ont vu Le Pull-over Rouge (1979) de Michel Drach se souviennent de Serge Avédikian. Comment oublier sa fiévreuse interprétation de Christian Ranucci (condamné à mort et exécuté à Marseille en juillet 1976) ? Mais s’il est un grand acteur, Avédiakian est aussi un cinéaste intéressant. On lui doit des documentaires, courts, moyens et longs-métrages. Il a reçu la Palme d’Or du court-métrage en 2010 pour le beau Chienne de Vie. Aujourd’hui, Avédikian signe un second long-métrage de fiction – après Le Scandale Paradjanov ou La vie tumultueuse d’un artiste soviétique - : Celui qu’on Attendait.

Note de la rédaction :

A vrai dire, Celui qu’on attendait fait partie de ces films que nous ne voyons pas forcément venir. Mais après l’avoir découvert, on a qu’une envie : le défendre pour qu’il puisse trouver sa place parmi les nombreuses sorties cinématographiques de la semaine.

Avec Celui qu’on attendait, Serge Avédikian rend hommage à l’Arménie qui l’a vu naître. Loin d’être un tract politique, le film ose un genre relativement casse-gueule et devenu rare au cinéma : la fable ! On peut même parler de conte.

Celui qu’on attendait est fort éloigné du cinéma militant – et oh combien estimable – d’un Robert Guédiguian pour lequel Serge Avédikian fut à plusieurs reprises l’interprète. Avédikian prend le pari d’un film singulier dans le paysage cinématographique français actuel.
Plantons le décor : Bolzec, acteur, part jouer son spectacle en Azerbaïdjan. Sur le chemin du retour vers l’aéroport, son taxi tombe en panne. Abandonné sur une route désertique, au milieu de nulle part, il va sans s’en rendre compte, franchir à pied la frontière avec l’Arménie, en guerre larvée avec son voisin l’Azerbaïdjan. Clandestin dans un pays qu’il ne connaît pas, dont il ne parle pas la langue et ne lit pas l’alphabet, il comprend assez vite qu’on le prend pour un autre, car il est fêté comme le messie…

Sur ce postulat de départ, Avédikian signe un film on ne peut plus personnel. En effet, Patrick Chesnais incarne un comédien qui se voit tiraillé entre deux cultures – un running gag aussi drôle que poétique montre l’impossibilité pour Bolzec de quitter l’Arménie -.

Si Avédikian fait le choix d’une mise en scène classique (ce qui ne veut en aucun cas dire académique : ne confondons pas), il s’offre cependant de beaux espaces de liberté en osant des formes en rupture avec le reste de son film.

De beaux hommages au cinéma muet viennent illustrer les rêves de Bolzec. Une séquence entière de révolte est réalisée avec des cadres de bandes dessinées, bulles où se glissent des injures empruntées au fameux Capitaine Haddock de Hergé.

Pour être honnête, l’irruption et la cohabitation de ces différentes formes de réalisation peuvent surprendre. Elles n’en sont pas moins cohérentes dans un film qui refuse le formatage d’un cinéma hexagonal souvent trop à la botte des chaines de TV coproductrices.
Le récit s’offre des pas de côté. Comme le spectateur, Bolzec est propulsé dans un espace-temps qui n’est pas la sien. Ne pouvant trouver de réseau pour son smartphone (autre running gag du film), il est obligé de communiquer avec les arméniens, écouter leur langue, se faire comprendre, découvrir une culture qu’il ne connaît pas et que, peut-être, il méprisait un chouïa au départ.

A l’image de son personnage principal, Avédikian prend le temps, s’offre le luxe d’un rythme tranquille allant à contrario d’une frénésie à la mode au cinéma, qui se rêve rythme alors qu’elle n’est souvent qu’hystérie.

Si Celui qu’on attendait est l’œuvre modeste d’un artisan du cinéma, voilà un film d’une grande intelligence, qui délivre un discours généreux sur l’altérité et la tolérance sans jamais tomber dans un angélisme niaiseux.
Par ailleurs, Avédikian fait montre d’une causticité assez jubilatoire. Sans méchanceté et avec pas mal de tendresse (point de cynisme ici), il égratigne notamment Charles Aznavour – coupable aux yeux d’un personnage d’avoir refait son nez et francisé son nom -. Et se fait même carrément critique lorsqu’il évoque la corruption qui frappe la République d’Arménie.
Si Celui qu’on attendait aurait mérité d’être resserré d’une petite dizaine de minutes, il n’en demeure pas moins une belle surprise.
D’autant plus qu’on a le bonheur d’y retrouver un Patrick Chesnais décalé comme on l’aime et la muse de Atom Egoyan, la divine Arsinée Khanjian.

Celui qu’on attendait de Serge Avédikian, Scénario : Serge Avédikian Jean-François Derec sur une idée de Laurent Firode, Musique : Gérard Torikian, Coproduction franco-arménienne, Distribution : Les Acacias, Durée : 1h30


Celui qu'on attendait par planet-cinema
Film-annonce, affiche et photos © Les Acacias

Grégory Marouzé


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